Agir hors-champ : Alain Damasio, la Zone du Dehors

Aujourd’hui je souhaite vous parler d’un livre qui m’a remuée. La Zone du dehors d’Alain Damasio n’a pas été une lecture-plaisir. Plutôt un effort tendu tant les réflexions ont roulé telles des nuages chargés d’orage dans mon esprit.

Jamais un livre de science-fiction n’aura été si peu « fiction » à mon sens. Au contraire on y trouve un bouillonnement de reflets de notre société actuelle. Ce livre se veut un avertissement sur la pente déjà amorcée. Un outil pour se réveiller.

Nicolas Fructus, couverture de "La Zone du dehors" d'Alain Damasio

Nicolas Fructus, couverture de « La Zone du dehors » d’Alain Damasio

L’intrigue tout d’abord : sur Cerclon, du côté de Saturne, une poignée de l’humanité est rescapée de guerres ravageuses sur Terre. Mais la société établie a un côté régulateur trop oppressant pour les Voltés. Ce groupe mené par Capt, Slift, Obffs, Kamio et Brihx, refuse les normes diffusées insidieusement par le gouvernement.

Dans celui-ci, chaque individu est géré mais surtout s’autogère : on suit les normes sans se poser de questions : idéaux de beauté, méthodes de travail… même les déplacements sont préfigurés. Jamais d’imprévu donc.

Chacun se voit attribuer un nom (2-lettrés, 3-lettrés et ainsi de suite jusqu’au bas de l’échelle sociale) déterminant sa position sociale, son métier. Même le plus bas-classé a une vie décente. Mais toutefois une vie contrôlée : accès aux quartiers de la ville, loisirs et même publicités sont spécifiés selon les profils.

Capt et sa bande font des excursions dans la zone du dehors. Au-delà de la ville, cette zone irradiée leur permet de planifier leurs actions en secret. Mais c’est surtout une métaphore de l’imaginaire ; un lieu différent, ou l’ont peut recharger nos batteries avides d’altérité.

La Volte, qui n’a pas de dirigeant officiel, se décide pour certaines actions chocs, violentes même. Par exemple les Voltés vont électrifier un lac dans lequel se baignent des citoyens ayant absorbé des drogues décuplant leurs sens.

Il s’agit de faire ré-agir les citoyens. Mais tout au long du livre, on s’aperçoit que la prise de conscience n’a rien d’évident, tant les médias ou le gouvernement peuvent manipuler une opinion peu habituée à user de son esprit critique.

Sans vous dévoiler le reste de l’intrigue, il faut dire que la Volte arrive à convaincre près d’un demi-million de personnes à s’installer dans la zone du dehors. Certaines nouvelles cités prendront des formes plus ou moins utopiques, mais c’est pourrait-on dire une autre histoire.

Commencé en 1992, ce roman est encore plus cruellement vrai aujourd’hui : regardons autour de nous et nous reconnaitrons cette « société de contrôle, oui, de codes souples et de normes poisseuses, qui désamorce, rogne la rage, adoucit, assoupit, régule et strangule. Qui dévitalise. »

Ce qui intéresse Damasio à travers ce roman, c’est en effet de montrer qu’au-delà de la liberté, il faut revendiquer la vitalité. On ne doit pas seulement se battre pour sauvegarder ses droits, mais aussi pour ses aptitudes.

La vitalité est cette pulsion qui nous amène à exercer notre liberté, à choisir (et notamment à choisir des chemins peu évidents, difficiles, illogiques; en bref faire le choix de la divergence). En effet, dans Cerclon, chacun suit le chemin que le gouvernement lui a tracé « pour son bien » ; un chemin sécurisant, divertissant même, mais monotone et creux.

Les masses (que Damasio n’hésite pas à appeler les « faibles » dans son roman »), par leur adhésion grégaire à ce principe, ont ainsi selon lui « transformé un régime de maîtres – la démocratie – en une gérance où des esclaves commandent à des esclaves ». Et plus loin de dire : « il subsistera toujours dans une société cette aspiration à l’ordre, cette abdication à ce qui est, ce plaisir de l’habitude et du familier dont la compréhension – et la maîtrise – subtile ou grossière, s’appelle le pouvoir ».

Tout est dit, à nous de refuser le pouvoir pour embrasser « la puissance » comme le dit Damasio. La zone du dehors symbolise cette capacité à cultiver en nous ; ce par quoi le Je se fait autre, s’extirpe de soi (ne serait-ce qu’un bref instant) pour s’étendre, ouvre ses limites pour s’incorporer un petit peu d’inconnu.

Bien sûr, cela suppose un effort (Damasio déploie tout au long du livre un vocabulaire de la violence, de l’arrachage, de la vivacité), c’est douloureux. Mais comme le dit l’auteur dans sa postface : « Ca fait mal, d’être libre« .

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