Miroir, miroir

Le miroir est un objet très représenté dans l’histoire de l’art. Au-delà de sa singularité lorsqu’il déforme les traits (du Parmesan à Escher), des jeux de coquetterie (de Titien à Goya), des mises en abîme ou des échanges de regards (Van Eyck, Vélasquez) le miroir propose une véritable réflexion – c’est le cas de le dire – sur le Je et l’identité.

Selon l’acception commune, le miroir est un objet reflétant ce qui se trouve devant lui. Il permet de délivrer une identité, d’opérer un retour à soi.

Mais qu’en est-il des miroirs mensongers que l’on rencontre dans certaines œuvres d’art ?

René Magritte, La reproduction interdite, 1937, Rotterdam, Musée Boymans van Beuningen

René Magritte, La reproduction interdite, 1937, Rotterdam, Musée Boymans van Beuningen

Lire la suite

Publicités

Les sept péchés capitaux – L’Orgueil

Continuons notre tour d’horizon des sept péchés capitaux à travers l’art et la littérature, avec le Journal d’un Génie de Salvador Dali.

Salvador Dali, Araignée du soir, espoir, 1940, Saint Petersburg, The Dali Museum

Salvador Dali, Araignée du soir, espoir, 1940, Saint Petersburg, The Dali Museum

Salvador Dali (1904-1989),  peintre surréaliste catalan ayant vécu la grande majorité de sa carrière en France, a toujours cultivé une posture d’excentrique. A travers son art tout autant que ses discours et ses actes, Dali se revendique pur génie.

Lire la suite

Poétique de la ruine

Aujourd’hui, je vous propose quelques réflexions sur le motif de la ruine architecturale.

Yves Marchand, Romain Meffre, Atrium, Farwell Building, série The Ruins of Detroit, 2005-2010

Yves Marchand, Romain Meffre, Atrium, Farwell Building, série The Ruins of Detroit, 2005-2010

Mélange inextricable d’organique et d’inorganique, la ruine exerce un grand pouvoir de fascination sur les artistes par son caractère dual. Ainsi, les oppositions entre formes géométriques construites et formes végétales fluides, entre couleurs verdoyantes et tons grisâtres sont très souvent mises en avant.

Lire la suite

L’art de Mikhail Fiodorov

Pour démarrer en beauté cette nouvelle année 2018, je vous propose de plonger dans l’univers chatoyant et festif des contes illustrés par Mikhail Fiodorov.

Mikhail Fiodorov, Illustration du Petit Poucet

Mikhail Fiodorov, Illustration du Petit Poucet

Lire la suite

L’art du portrait : le visage en question #9

Après vous avoir parlé, au cours de 8 articles (à retrouver ci-dessous), de la nature du portrait dans l’art contemporain et de son questionnement sur le visage, il est temps de nous quitter sur ce petit bilan des théories développées, accompagné de références bibliographiques pour ceux et celles qui souhaiteraient poursuivre la réflexion.

⇒ Retrouver les articles précédents : #1 ; #2 ; #3 ; #4 ; #5 ; #6 ; #7 ; #8

Le portrait aujourd’hui interroge. L’effacement qui s’y joue déstabilise. Voilà que le portrait ne tire plus l’image d’un individu au-devant de nous mais au contraire la fait refluer au fond de la toile. Le portrait deviendrait-il alors retrait ? Assurément le mouvement de disparition est l’écho pictural d’un réel de plus en plus désincarné. Le portrait évoque la société dans laquelle il a été produit, où l’excès de particularisme et la débauche d’images recouvrent et absorbent toute aspérité.

L’individu se manifeste en un état transitif mais aussi transitoire dont le portrait fait cependant la catharsis de par sa fonction mémorielle.

Gerhard Richter, Madame Wolleh avec enfants ,1968, Art Institute, Chicago

Gerhard Richter, Madame Wolleh avec enfants, 1968, Art Institute, Chicago

La représentation se distancie de plus en plus du modèle qu’elle prend pour sujet. Il a depuis longtemps été constaté que la représentation opère un remplacement du réel par le fictif. Dès lors, nous sommes amenés à penser que l’altérité et l’étrangeté sont inévitables au portrait. Les artistes – conscients que représenter revient à assurer une présence mais aussi à remplacer le référent – jouent donc de la différence qui naît au creux de toute représentation. Le portrait substitue à un être absent une présence picturale qui ne se révèle justement que dans l’absence de son modèle et par sa distance par rapport à celui-ci.

Le portrait énonce clairement ses enjeux : il ne redouble pas le réel, il ne cherche pas la mimesis, mais au contraire une exaltation de l’imaginaire en ce que celui-ci déforme le réel. Se dégageant de l’image négative élaborée par Platon qui voudrait que la représentation artistique ne soit que dérivation d’une dérivation d’une Idée première, la représentation apparaît aujourd’hui non comme un sous-produit, un aperçu réducteur, mais bien comme un au-delà où naissent de nouvelles Idées.

Léon Kossoff, Autoportrait, 1956, Collection particulière

Léon Kossoff, Autoportrait, 1956, Collection particulière

Le portrait demande donc au spectateur un regard déréalisé. En effet, en négligeant les apparences superficielles de la réalité, l’artiste s’attache à effacer l’apparent pour faire apparaître l’invisible que déroule l’imaginaire. Évitant les certitudes de l’apparence et les délimitations du réel, le portrait plonge dans l’incertain, le flou, le rêve. Le portrait se veut ce lieu d’oscillation et d’entre-deux qui autorise la complexité. Il se laisse aller à l’évocation, à la trace faisant naître le désir de l’autre et ainsi suscite l’émotion, chose-en-soi de l’existence.

Zoran Music, Portrait d'Ida, 1988, collection particulière

Zoran Music, Portrait d’Ida, 1988, collection particulière

Le portrait fait émerger sans fin le visage de l’œuvre, ce visage refluant du chaos de la création pour dire toute la subjectivité de la peinture. Le portrait ne montre rien moins que sa naissance dans « cet espace sans fin de courants qui s’entrechoquent, d’abîmes qui s’entrouvrent, d’étoiles[1]  ». De l’abîme naît le plein, de l’ombre l’éclat ; le chaos est création, le chaos est transformation. Tel pourrait être le message du portrait en cette seconde moitié du 20ème siècle. De ce chaos de l’imaginaire, le portrait accouche de la peinture. Celle-ci s’incarne en tant que trace de l’artiste, seul sujet ressemblant.

Le sujet, tel qu’il est peint par l’artiste, devient un reflet de ce dernier. Tout portrait, et donc toute œuvre, est autoportrait.


[1] Bonnefoy, Yves, Les planches courbes, Paris, Gallimard, 2001, p.104


Bibliographie sélective

  • Baudinet, Marie-José, Schlatter, Christian (dir.), Du visage, Presses universitaires de Lille, 1982
  • Clair, Jean, Autoportrait au visage absent, Paris, Gallimard, 2008
  • Deleuze, Gilles, Francis Bacon. Logique de la sensation, Paris, Seuil, 2002
  • Derrida, Jacques, Mémoires d’aveugle. L’autoportrait et autres ruines, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 1990
  • Didi-Huberman, Georges, La peinture incarnée suivi de Le Chef d’œuvre inconnu par Honoré de Balzac, Paris, Les Editions de Minuit, 1985
  • Frontisi-Ducroux, Françoise, Du masque au visage. Aspects de l’identité en Grèce ancienne, Paris, Flammarion, 1995
  • Henry, Michel, Incarnation. Une philosophie de la chair, Paris, Seuil, 2000
  • Kaufmann, Jean-Claude, Ego. Pour une sociologie de l’individu, Paris, Nathan, 2001
  • Le Breton, David, Des visages. Essai d’anthropologie, Paris, Métailié, 2003
  • Lévinas, Emmanuel, Humanisme de l’autre homme, s.l., Fata Morgana, 1972
  • Lévinas, Emmanuel, Totalité et infini, Paris, Librairie Générale Française, 1990
  • Lévi-Strauss, Claude (dir.), L’identité, Paris, Grasset, 1977
  • Lipovetsky, Gilles, L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983
  • Merleau-Ponty, Maurice, Le visible et l’invisible, Paris, Gallimard, 1964
  • Nancy, Jean-Luc, Le regard du portrait, Paris, Galilée, 2000
  • Neyrat, Frédéric, L’image hors-l’image, s.l., Editions Léo Scheer, 2003
  • Noudelmann, François, Image et absence. Essai sur le regard, Paris, L’Harmattan, 1998

L’art du portrait : le visage en question #8

⇒ Lire les articles précédents : #1 ; #2 ; #3 ; #4 ; #5 ; #6; #7

L’incarnation, en peinture, se définit comme l’incarnation au sens religieux : il s’agit de revêtir un être de nature spirituelle d’un corps charnel. L’incarnation est donc ce passage de l’invisible au visible, de l’idée à l’œuvre. La chair est principe de réalité (celle du Christ est ainsi réelle car elle endure et souffre), partant principe de vie.

Les tumultes de la matière rappellent en effet les désordres de la chair. On pense en particulier à Willem de Kooning et à sa série des Women (bien qu’il ne s’agisse pas exactement de portraits), où la violence physique du peintre se lit dans les coups de pinceau rageurs, les touches virevoltantes, les couleurs bouillonnantes et visqueuses. On trouve dans ses toiles une véritable énergie sexuelle ordonnant l’impulsion créatrice.

Willem de Kooning, Woman V, 1952-1953, National Gallery of Australia, Canberra

Willem de Kooning, Woman V, 1952-1953, National Gallery of Australia, Canberra

Lire la suite

L’art du portrait : le visage en question #7

⇒ Lire les articles précédents : #1 ; #2 ; #3 ; #4 ; #5 ; #6

Le visible n’a de sens que si on en devine l’invisible. En effet, lorsque nous observons un objet, par exemple un cube, nous n’en voyons en réalité qu’une portion. Mais notre esprit a cette faculté particulière de reconstruire la partie manquante. La peinture ne peut imager toute l’infinité du non visible, mais elle nous en suggère la présence.

L’opacité, effet produit notamment grâce à l’usage de glacis, évoque la difficulté à voir tout en aiguisant notre désir de voir. En ce sens le voile est un procédé de séduction : il joue sur l’écart, l’esquive et l’allusion pour charmer le spectateur et faire travailler son imaginaire.

Lire la suite

L’art du portrait : le visage en question #6

⇒ Lire les articles précédents : #1 ; #2 ; #3 ; #4 ; #5

Si l’œuvre cherche à présenter une réalité, c’est une réalité proprement picturale, qui s’exprime sur le mode de l’irréalisation ; ici irréalisation de la copie.

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Galerie Ditesheim, Neuchatel

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Galerie Ditesheim, Neuchatel

Un mouvement de fluctuation perpétuelle entre apparition et disparition amène le sujet dans un entre-deux entre présence et absence, se manifestant par le clair-obscur chez Zoran Music. Une technique parfois reprise par Hélène Schjerfbeck, notamment dans son Autoportrait vert « lumière et ombres » et Eugène Leroy dans un Autoportrait de 1962.

Lire la suite