L’art du portrait : le visage en question #9

Après vous avoir parlé, au cours de 8 articles (à retrouver ci-dessous), de la nature du portrait dans l’art contemporain et de son questionnement sur le visage, il est temps de nous quitter sur ce petit bilan des théories développées, accompagné de références bibliographiques pour ceux et celles qui souhaiteraient poursuivre la réflexion.

⇒ Retrouver les articles précédents : #1 ; #2 ; #3 ; #4 ; #5 ; #6 ; #7 ; #8

Le portrait aujourd’hui interroge. L’effacement qui s’y joue déstabilise. Voilà que le portrait ne tire plus l’image d’un individu au-devant de nous mais au contraire la fait refluer au fond de la toile. Le portrait deviendrait-il alors retrait ? Assurément le mouvement de disparition est l’écho pictural d’un réel de plus en plus désincarné. Le portrait évoque la société dans laquelle il a été produit, où l’excès de particularisme et la débauche d’images recouvrent et absorbent toute aspérité.

L’individu se manifeste en un état transitif mais aussi transitoire dont le portrait fait cependant la catharsis de par sa fonction mémorielle.

Gerhard Richter, Madame Wolleh avec enfants ,1968, Art Institute, Chicago

Gerhard Richter, Madame Wolleh avec enfants, 1968, Art Institute, Chicago

La représentation se distancie de plus en plus du modèle qu’elle prend pour sujet. Il a depuis longtemps été constaté que la représentation opère un remplacement du réel par le fictif. Dès lors, nous sommes amenés à penser que l’altérité et l’étrangeté sont inévitables au portrait. Les artistes – conscients que représenter revient à assurer une présence mais aussi à remplacer le référent – jouent donc de la différence qui naît au creux de toute représentation. Le portrait substitue à un être absent une présence picturale qui ne se révèle justement que dans l’absence de son modèle et par sa distance par rapport à celui-ci.

Le portrait énonce clairement ses enjeux : il ne redouble pas le réel, il ne cherche pas la mimesis, mais au contraire une exaltation de l’imaginaire en ce que celui-ci déforme le réel. Se dégageant de l’image négative élaborée par Platon qui voudrait que la représentation artistique ne soit que dérivation d’une dérivation d’une Idée première, la représentation apparaît aujourd’hui non comme un sous-produit, un aperçu réducteur, mais bien comme un au-delà où naissent de nouvelles Idées.

Léon Kossoff, Autoportrait, 1956, Collection particulière

Léon Kossoff, Autoportrait, 1956, Collection particulière

Le portrait demande donc au spectateur un regard déréalisé. En effet, en négligeant les apparences superficielles de la réalité, l’artiste s’attache à effacer l’apparent pour faire apparaître l’invisible que déroule l’imaginaire. Évitant les certitudes de l’apparence et les délimitations du réel, le portrait plonge dans l’incertain, le flou, le rêve. Le portrait se veut ce lieu d’oscillation et d’entre-deux qui autorise la complexité. Il se laisse aller à l’évocation, à la trace faisant naître le désir de l’autre et ainsi suscite l’émotion, chose-en-soi de l’existence.

Zoran Music, Portrait d'Ida, 1988, collection particulière

Zoran Music, Portrait d’Ida, 1988, collection particulière

Le portrait fait émerger sans fin le visage de l’œuvre, ce visage refluant du chaos de la création pour dire toute la subjectivité de la peinture. Le portrait ne montre rien moins que sa naissance dans « cet espace sans fin de courants qui s’entrechoquent, d’abîmes qui s’entrouvrent, d’étoiles[1]  ». De l’abîme naît le plein, de l’ombre l’éclat ; le chaos est création, le chaos est transformation. Tel pourrait être le message du portrait en cette seconde moitié du 20ème siècle. De ce chaos de l’imaginaire, le portrait accouche de la peinture. Celle-ci s’incarne en tant que trace de l’artiste, seul sujet ressemblant.

Le sujet, tel qu’il est peint par l’artiste, devient un reflet de ce dernier. Tout portrait, et donc toute œuvre, est autoportrait.


[1] Bonnefoy, Yves, Les planches courbes, Paris, Gallimard, 2001, p.104


Bibliographie sélective

  • Baudinet, Marie-José, Schlatter, Christian (dir.), Du visage, Presses universitaires de Lille, 1982
  • Clair, Jean, Autoportrait au visage absent, Paris, Gallimard, 2008
  • Deleuze, Gilles, Francis Bacon. Logique de la sensation, Paris, Seuil, 2002
  • Derrida, Jacques, Mémoires d’aveugle. L’autoportrait et autres ruines, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 1990
  • Didi-Huberman, Georges, La peinture incarnée suivi de Le Chef d’œuvre inconnu par Honoré de Balzac, Paris, Les Editions de Minuit, 1985
  • Frontisi-Ducroux, Françoise, Du masque au visage. Aspects de l’identité en Grèce ancienne, Paris, Flammarion, 1995
  • Henry, Michel, Incarnation. Une philosophie de la chair, Paris, Seuil, 2000
  • Kaufmann, Jean-Claude, Ego. Pour une sociologie de l’individu, Paris, Nathan, 2001
  • Le Breton, David, Des visages. Essai d’anthropologie, Paris, Métailié, 2003
  • Lévinas, Emmanuel, Humanisme de l’autre homme, s.l., Fata Morgana, 1972
  • Lévinas, Emmanuel, Totalité et infini, Paris, Librairie Générale Française, 1990
  • Lévi-Strauss, Claude (dir.), L’identité, Paris, Grasset, 1977
  • Lipovetsky, Gilles, L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983
  • Merleau-Ponty, Maurice, Le visible et l’invisible, Paris, Gallimard, 1964
  • Nancy, Jean-Luc, Le regard du portrait, Paris, Galilée, 2000
  • Neyrat, Frédéric, L’image hors-l’image, s.l., Editions Léo Scheer, 2003
  • Noudelmann, François, Image et absence. Essai sur le regard, Paris, L’Harmattan, 1998
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L’art du portrait : le visage en question #6

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Si l’œuvre cherche à présenter une réalité, c’est une réalité proprement picturale, qui s’exprime sur le mode de l’irréalisation ; ici irréalisation de la copie.

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Galerie Ditesheim, Neuchatel

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Galerie Ditesheim, Neuchatel

Un mouvement de fluctuation perpétuelle entre apparition et disparition amène le sujet dans un entre-deux entre présence et absence, se manifestant par le clair-obscur chez Zoran Music. Une technique parfois reprise par Hélène Schjerfbeck, notamment dans son Autoportrait vert « lumière et ombres » et Eugène Leroy dans un Autoportrait de 1962.

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L’art du portrait : le visage en question #3

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Le terme « être » évoque une présence vivante, matérialisée en un corps, support d’une identité qui nous apparaît, dès lors que l’on veut la saisir, multiple, mouvante, et donc insaisissable. Contrairement à ce que laissent entendre leurs significations, l’identité (du latin idem, désigne ce qui est tout à fait semblable ou qui demeure le même à travers le temps) et l’individualité (du latin indivuus, c’est-à-dire indivisible) ne sont ni précises ni fixes.

Leibniz déjà, dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain[1], distinguait deux formes d’identité pouvant se disjoindre à l’occasion d’un trouble psychique : l’identité réelle du soi, une identité inconsciente et purement physique, soit l’identité corporelle, et l’identité réfléchie du moi, soit l’identité psychique.

Les ethnologues et anthropologues nous font également remarquer qu’entre le moi intime qui transparaît dans le prénom et le moi social du nom de famille[2], entre l’identité à soi et celle perçue à travers le regard d’autrui, on ne s’y retrouve plus.

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L’art du portrait : le visage en question #2

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Notre société, en surexposant les individus, en développant un culte toujours plus prononcé de la mise à nu et du dévoilement de son intimité, provoque paradoxalement une « désertion sociale » comme le note Gilles Lipovestsky, un désintérêt pour ce trop-plein de visible et une rupture avec tout autre que soi. Notre société a poussé le particularisme tellement loin que « plus la subjectivité est sollicitée, plus l’effet est anonyme et vide[1] ».

Or, d’un corps ou d’un visage particulier, l’artiste cherche justement à tirer l’universel (consciemment ou non).

Alberto Giacometti, Isaku Yanaihara, 1956, Art Institute, Chicago

Alberto Giacometti, Isaku Yanaihara, 1956, Art Institute, Chicago

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L’art du portrait : le visage en question #1

Durant mes études supérieures, j’ai écrit un mémoire sur la représentation du visage dans les portraits peints du 20è siècle, en m’interrogeant sur son altération (en particulier à travers les procédés d’effacement et de recouvrement).

Après avoir élagué, dépoussiéré, nettoyé, maudit, lustré ce texte, je vous le fais partager à travers une série d’articles.

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Tout portrait fait état d’une absence. Il donne en effet à voir l’absence du modèle et son remplacement par une représentation picturale. Dès l’origine mythique du dessin, l’image semble destinée à rappeler l’absent : au 1er siècle, Pline rapporte ainsi le mythe de Dibutade, jeune fille traçant sur un mur le profil du visage de son amant qui part à la guerre. Au 20ème siècle, si le portrait continue de rappeler l’absent, il insiste sur l’absence elle-même.

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Tristesse est un mot facile à inclure dans le vide

Tristesse (c)SophieBlanchard2007

Tristesse (c)SophieBlanchard2007

Voici les lignes que j’écrivais à 16 ans, minée par une scolarité pénible. Elève brillante, j’ai en effet subi la persécution de mes camarades, de la primaire à la fin du lycée.

S’il n’est pas dans mes habitudes de partager mes expériences personnelles, il s’agit ici d’évoquer quelques points qui ont trouvé un écho dans mes recherches en littérature et en histoire de l’art.

L’expérience de la souffrance à l’école est malheureusement trop commune de nos jours. Toutefois, ce ne sont pas les vexations qui sont les plus violentes, mais leur négation. Autrement dit quand les acteurs, mais aussi les témoins, refusent de reconnaître à autrui son droit à la souffrance.

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« De ton visage qui s’achève »

Eugène Carrière, Autoportrait, vers 1901, Strasbourg, Musée d'Art Moderne et Contemporain

Eugène Carrière, Autoportrait, vers 1901, Strasbourg, Musée d’Art Moderne et Contemporain

Évanescence, effacement, pâleur, dilution, brouillage… autant de solutions picturales pour traduire le fantomatique.

Henri Michaux. Sans titre. 1949

Henri Michaux. Sans titre. 1949

Etre mystérieux et inquiétant chez Serafino Macchiati, Paul Gauguin, Henri Michaux ou Léon Spilliaert, le revenant est aussi une trouble émanation de notre propre inconscient, que nous proposent en miroir les portraits de Miquel Barcelo, Zoran Music, Gerhardt Richter ou encore Eugène Carrière…

Serafino Macchiati, Le Visionnaire, 1904, Paris, Musée d'Orsay

Serafino Macchiati, Le Visionnaire, 1904, Paris, Musée d’Orsay

Paul Gauguin, Figure spectrale portant la main à son front ou Madame la Mort, 1890, Paris, Musée d'Orsay

Paul Gauguin, Figure spectrale portant la main à son front ou Madame la Mort, 1890, Paris, Musée d’Orsay

Léon Spilliaert, Le couple, vers 1902, Bruxelles, Musées royaux des Beaux Arts de Belgique

Léon Spilliaert, Le couple, vers 1902, Bruxelles, Musées royaux des Beaux Arts de Belgique

La dialectique de l’apparition/disparition se comprend différemment selon la sensibilité des artistes : Zoran Music, rescapé des camps de la mort, traduit sa vision de l’humanité mise en péril ; Gerhart Richter substitue au personnage le flou comme sujet de la peinture (flou matriciel, riche de toutes les possibilités de l’imaginaire) ; Eugène Carrière étale la matière et diffuse ses personnages dans la toile afin de créer une atmosphère d’intimité telle que la produit le souvenir.

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Collection Robert et Lisa Sainsbury

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Collection Robert et Lisa Sainsbury

Louis LeBrocquy, Study of Self, 1994

Louis LeBrocquy, Study of Self, 1994

Gerhart Richter, Portrait de Dieter Kreutz, Kunstsammlung aus nordrhein-westfalen, Aachen

Gerhart Richter, Portrait de Dieter Kreutz, Kunstsammlung aus nordrhein-westfalen, Aachen

En photographie, on citera le travail incontournable de Francesca Woodman, à laquelle j’ai déjà consacré un article, à relire ici.

Francesca Woodman

Francesca Woodman – House#3, Rhode Island – 1975-1976

Mais peut-on également sculpter un fantôme ? Quels effets de matière pour traduire l’immatérialité ?

Medardo Rosso propose des figures à la limite de l’apparition, encore prises dans la gangue de matière inerte dont elles sont issues. Ses personnages « vibrent » ainsi à travers la matière en gestation, et présentent une vitalité qui se dérobe sans cesse.

Medardo Rosso, Ecce Puer, 1906

Medardo Rosso, Ecce Puer, 1906

Enfin quel meilleur médium pour traduire l’opalescence et la fragilité du fantôme que le verre ? Karen LaMonte le manie à merveille. L’artiste fait entièrement disparaître le corps, ne laissant que le vêtement encore gonflé des formes de la chair. Le vêtement comme lambeau d’être prend alors son autonomie. Il est peut-être bien plus que le substitut d’un corps disparu…

Karen LaMonte, Dress with Shawl, 2004, verre

Karen LaMonte, Dress with Shawl, 2004, verre

Enfin, clin d’œil aux très nombreuses représentations – artistiques, littéraires, cinématographiques – du fantôme se manifestant à travers un miroir, l’oeuvre Lark Mirror, Hysteria, fait aussi appel aux théories de l’hystérie et du délire de persécution, développées dès la fin du XIXème siècle.

Karen LaMonte, Lark Mirror - Hysteria, 2008, verre

Karen LaMonte, Lark Mirror – Hysteria, 2008, verre

Le reflet de jeune femme à la fois séductrice, énigmatique et inquiétante, serait donc la manifestation d’une hallucination… la nôtre ? A moins qu’ « ON » ne nous guette vraiment… Et le spectateur face à cette œuvre ne manquera pas de ressentir quelque frisson…

Pour les amateurs de littérature, voici quelques idées de lectures (à consommer idéalement au coin du feu par une nuit d’orage !) :

  • Henri James, le tour d’écrou
  • Oscar Wilde, le fantôme de Canterville
  • Herbert George Wells, l’homme invisible
  • Edith Wharton, le triomphe de la nuit

Pour terminer, un poème tout en silences et profondeurs nocturnes, évoquant selon moi le glissement d’un être vers des mondes éthérés :

« Des cieux surabondants d’étoiles prodiguées
Mettent leur faste au-dessus de l’affliction. Au lieu de pleurer
Dans les oreillers,
Lève tes yeux pleins de larmes. C’est ici déjà, à partir de ton visage
En pleurs,
De ton visage qui s’achève,
Que l’univers impérieux commence et se
Propage. Qui brisera,
Si c’est dans cette direction que tu te presses,
Le courant ? Personne. Sauf toi,
Si soudain tu te mettais à lutter contre l’orientation puissante
De ces astres vers toi. Respire.
Respire l’obscur de la terre et de nouveau
Lève les yeux ! De nouveau. Légère et sans visage
La profondeur d’en haut s’appuie sur toi. L’indifférent
Visage contenu dans la nuit prête au tien de l’espace. »

Rainer Maria Rilke, Poèmes à la nuit, 1913