Les sept péchés capitaux – L’Orgueil

Continuons notre tour d’horizon des sept péchés capitaux à travers l’art et la littérature, avec le Journal d’un Génie de Salvador Dali.

Salvador Dali, Araignée du soir, espoir, 1940, Saint Petersburg, The Dali Museum

Salvador Dali, Araignée du soir, espoir, 1940, Saint Petersburg, The Dali Museum

Salvador Dali (1904-1989),  peintre surréaliste catalan ayant vécu la grande majorité de sa carrière en France, a toujours cultivé une posture d’excentrique. A travers son art tout autant que ses discours et ses actes, Dali se revendique pur génie.

Lire la suite

Wifredo Lam au Centre Pompidou

Une fois n’est pas coutume, je sacrifie à la mode de l’actualité pour vous proposer un petit guide de visite de l’exposition Wifredo Lam qui se tient en ce moment au Centre Pompidou.

Les œuvres rassemblées par le musée documentent le long parcours artistique de ce cubain aux inspirations éclectiques, qui aura voyagé en France, aux États-Unis, aux Antilles, à Haïti, en Italie….

Wifredo Lam, La Ventana I, 1935, Perez Art Museum, Miami

Wifredo Lam, La Ventana I, 1935, Perez Art Museum, Miami

Les œuvres de jeunesse de l’artiste montrent déjà une assimilation de l’art occidental : la Ventana I évoque ainsi sans détours les fenêtres d’Henri Matisse, tandis que le Réveil rend hommage aux figurations de Gauguin et de Picasso, références incontournables pour Lam.

Wifredo Lam, Le Reveil, 1938, collection particulière

Wifredo Lam, Le Reveil, 1938, collection particulière

Le Portrait de H.H. doit également beaucoup à l’influence picassienne, tant sur la forme du dessin aux courbes douces et aux tons pastels et brossés, que sur le fond, avec l’emprunt de la figure du minotaure, ici féminisée.

Wifredo Lam, Sans titre, portrait de H.H., vers 1943, collection privée

Wifredo Lam, Sans titre, portrait de H.H., vers 1943, collection privée

A partir de 1938, Lam séjourne à Paris où il fait la connaissance de Picasso et des milieux surréalistes. Il reprend à son compte la mythologie du groupe et ses faune et flore caractéristiques : cheval (voir Salvador Dali), oiseaux (voir Max Ernst), minotaure (voir André Masson). Tout comme les surréaliste, il s’intéresse aux arts premiers : masques africains, art rupestre, art caribéen sont autant de points d’accroche qu’il traduit ensuite sous forme plastique.

Wifredo Lam, La Jungle, 1943, New York, MOMA

Wifredo Lam, La Jungle, 1943, New York, MOMA

Ainsi, la Jungle, œuvre de 1943, montre comment Lam fond tous ces éléments cosmopolites en une vision de la jungle originelle, chaotique mais pleine de possibilités, de couleurs, de formes en gestation.

Cette œuvre illustre tout le vocabulaire cher à Lam : une opposition de formes naturelles douces et rondes (feuilles, troncs d’arbres et jambes, fruits, seins) et de formes aigües, acérées (griffes, ciseaux, cornes, sabots…).

Wifredo Lam, Les Noces, 1947, Berlin, Staatliche Museen

Wifredo Lam, Les Noces, 1947, Berlin, Staatliche Museen

Cette opposition pointu/galbé se double bien souvent d’une composition savamment architecturée, alternant lignes horizontales et verticales, comme on peut le constater par exemple dans Les Noces. La puissance expressive du peintre sert une narration énigmatique qui fascine aisément le contemplateur.

Toutefois, les scènes et personnages qui nous sont donnés à voir sont bien souvent inquiétants.

Wifredo Lam, clairvoyance, 1950

Wifredo Lam, clairvoyance, 1950

Clairvoyance repose sur ce concept d’inquiétante étrangeté théorisé par Freud. La scène nous semble familière (une femme allongée sur un lit d’hôpital ? une scène d’accouchement ??), mais un malaise opère pourtant. En effet, certains détails nous renvoient inconsciemment l’image d’une menace : les personnages entourant la femme, avec leurs formes monstrueuses, vont-ils procéder à un acte de soin, ou à une chirurgie torturante ?

La tête du grand personnage sur la droite du tableau rappelle celle de La Fiancée.

Wifredo Lam, la fiancée, 1950, collection particulière

Wifredo Lam, la fiancée, 1950, collection particulière

Le cou de la jeune femme s’est mué en machine à coudre. Vision inquiétante qui rappelle la Perforatrice (tout un programme !) d’Epstein, ou les machines délirantes de Dali.

Jacob Epstein, la perforatrice, 1913, Tate Gallery, Londres

Jacob Epstein, la perforatrice, 1913, Tate Gallery, Londres

Salvador Dali, Machine à coudre avec parapluies dans un paysage surréaliste, 1941, collection particulière

Salvador Dali, Machine à coudre avec parapluies dans un paysage surréaliste, 1941, collection particulière

De l’explosion de couleurs aux sombres tons terreux, de la joie de vivre à l’irrésistible attrait de l’étrange, il ne vous reste plus qu’à vous forger votre propre opinion en visitant cette belle exposition. A voir jusqu’au 15 février 2016 au Centre Pompidou, Paris.

***

Pour prolonger le plaisir, je vous conseille de faire un tour dans les collections permanentes du musée. Voici donc pour terminer quelques œuvres coup de cœur. Saurez-vous les retrouver ?

Pablo Picasso, Femme aux pigeons, 1930, Paris, MNAM

Pablo Picasso, Femme aux pigeons, 1930, Paris, MNAM

Pour commenter cette très belle œuvre, je laisse la parole à un tout jeune visiteur que j’ai pu entendre lors de ma visite :

« C’est une fille qui mange du foin et qui tient une poule et un œuf ! »

Gabriele Münter, Drachenkampf, 1913, Paris, MNAM

Gabriele Münter, Drachenkampf, 1913, Paris, MNAM

Gabriele Münter, artiste proche de Kandinsky, peint ici sa version du combat biblique de Saint Georges contre le Dragon, la plus colorée que j’ai jamais vu ! A noter que le dragon reprend l’apparence des dragons de l’Apocalypse tels que figurés dans les manuscrits médiévaux (animal à plusieurs têtes).

Henri Michaux, le prince de la nuit, 1937

Henri Michaux, le prince de la nuit, 1937

Poétique, mélancolique et humoristique à la fois, voici la Mort contemplant les étoiles depuis son fauteuil…

Adrian Ghenie, Pie Fight Interior 11, 2014, Paris, MNAM

Adrian Ghenie, Pie Fight Interior 11, 2014, Paris, MNAM

Cette œuvre contemporaine de taille imposante propose un regard intrigant sur un intérieur vieillot, figé comme dans un arrêt sur image cinématographique, mais dynamité par des éclaboussures colorées. Le personnage est quant à lui en prise directe avec cette matière qui macule la toile. En est-il le créateur (il semble « souffler » de la peinture comme des bulles de savon) ? Ou bien cette matière l’étouffe-t-il a tout comme elle vient défigurer son environnement ?

Le Rat d’Art ou radar culturel

Qu’est ce qu’un « rat d’art » ? Cousin germain du rat de bibliothèque, le rat d’art est un détecteur infaillible en matière de curiosités culturelles.

Đám_cưới_chuột, peinture traditionnelle vietnamienne Dong Ho

Đám_cưới_chuột, peinture traditionnelle vietnamienne Dong Ho

En fait, le rat d’art est un peu le principe qui sous-tend la Labyrinthèque : je m’efforce de vous faire découvrir et redécouvrir des perles des beaux arts, comme par exemple dans cet article de juin 2013; de la littérature comme dans ce post, et de la poésie comme ici
Je vous invite à vous perdre dans les archives de ce blog pour vous en convaincre !

***

Pour la petite histoire, le rat d’art est une invention de Jacques Prévert, que l’on peut découvrir dans son recueil de poésies Les Imaginaires publié en 1970 :

Biothéologie :
« En favorisant le croisement d’une souris d’autel avec un rat d’église, Saint Sulpice créa le rat d’art, fort habile à dénicher les chefs d’oeuvre pie et le premier à vulgariser l’art des icônes ou Pope Art. »

Dans ses poèmes, Prévert fait preuve d’une intelligence des mots rare : les jeux syllabiques, le télescopage des mots, la cocasserie des néologismes se doublent d’un détournement de tous les sens, pour aboutir à une critique intelligente de notre monde.

Je vous livre ici mes extraits préférés, accompagnés d’une sélection des collages réalisés par Prévert (eh oui il touchait aussi aux arts plastiques !), reflets imagés de sa prose.

Extrait de La caméra-baby (publié dans Les Imaginaires, 1970) :
« Un innocent regarde des images de l’enfer et n’y voit que du feu. »

Jacques Prévert, collage

Jacques Prévert, collage

De toutes les couleurs (publié dans Les Imaginaires, 1970) :
« Les feuilles roses du Petit Larousse c’est peu de choses auprès des feuilles multicolores du Grand Illettré Illustré. C’est dans ce dictionnaire sauvage que l’inculture comme l’autoculture trouve ses lettres de noblesse et s’empresse de les jeter au panier ne regardant et ne gardant que les innombrables et folles images de la vie hors des mornes normes d’un monde où les Mondains tentent vainement depuis toujours de ramener plus bas que terre les Terriens. »

Jacques Prévert, collage

Jacques Prévert, collage

Extrait de Actualités (publié dans Histoires, 1946) :
« De pauvres rats volants en combinaison de Frankenstein foncent à toute vitesse vers la ratière du temps. Malheureux vagabonds. Terrain vague du ciel et palissade du son. L’écran des actualités toujours et de plus en plus bordé de noir est une obsédante lettre de faire-part où ponctuellement, hebdomadairement, Zorro, Tarzan et Robin des Bois sont terrassés par le mille-pattes atomique. »

Jacques Prévert, collage

Jacques Prévert, collage

  • Pour tout savoir sur les collages de Prévert :
    L’ouvrage Les Prévert de Prévert disponible en ligne sur Gallica.
Illustration de couverture de "Les Prévert de Prévert", 1982, éditions de la BNF

Illustration de couverture de « Les Prévert de Prévert », 1982, éditions de la BNF