L’art du portrait : le visage en question #1

Durant mes études supérieures, j’ai écrit un mémoire sur la représentation du visage dans les portraits peints du 20è siècle, en m’interrogeant sur son altération (en particulier à travers les procédés d’effacement et de recouvrement).

Après avoir élagué, dépoussiéré, nettoyé, maudit, lustré ce texte, je vous le fais partager à travers une série d’articles.

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Tout portrait fait état d’une absence. Il donne en effet à voir l’absence du modèle et son remplacement par une représentation picturale. Dès l’origine mythique du dessin, l’image semble destinée à rappeler l’absent : au 1er siècle, Pline rapporte ainsi le mythe de Dibutade, jeune fille traçant sur un mur le profil du visage de son amant qui part à la guerre. Au 20ème siècle, si le portrait continue de rappeler l’absent, il insiste sur l’absence elle-même.

Lire la suite

Publicités

Expositions automnales

Je vous propose aujourd’hui un petit tour d’horizon de quelques œuvres admirées au détour d’expositions parisiennes.

En effet, deux splendides expositions se terminent cet automne, qui, contre toute attente, rassemblent quelques points communs : la rétrospective « David Hockney », au Centre Pompidou et « Paysages Japonais » au Musée Guimet.

David Hocney, A closer winter tunnel, 2006, Art Gallery of New South Wales, Sydney

David Hockney, A closer winter tunnel, 2006, Art Gallery of New South Wales, Sydney

Kesai Eisen, 69 relais du Kisokaido, Oi, 1835-40

Kesai Eisen, 69 relais du Kisokaido, Oi, 1835-40

Lire la suite

Les anges ne vieillissent pas – à propos d’Henri Matisse et Marc Chagall

On a souvent dit des artistes Henri Matisse et de Marc Chagall qu’ils sont des chantres de la couleur. Bien au-delà, ils sont de véritables conteurs de la joie de vivre.

Marc Chagall, La Danse, 1950-1951, Paris, Centre Pompidou

Marc Chagall, La Danse, 1950-1951, Paris, Centre Pompidou

Pour tous les deux, la révélation de la couleur comme expression de l’émotion créatrice se fait progressivement pour atteindre un apogée au milieu du 20è siècle.

Lire la suite

Gustave Moreau et le pinceau enchanté

Voilà un titre qui sonne comme un conte de fées, et en effet, Gustave Moreau (1826-1868) est un artiste aux dons très particuliers. D’une culture éclectique, son œuvre est complexe et fondatrice de la modernité du 20ème siècle.

Gustave Moreau, Les Sirènes, 1872

Gustave Moreau, Les Sirènes, 1872

Chez Moreau, la couleur est très libre, mais rationalisée par la ligne graphique qui la cloisonne et sculpte les moindres détails. Ceux-ci semblent tantôt brodés, tantôt ciselés (Moreau revendiquait l’influence de l’émail), notamment dans Le Triomphe d’Alexandre le Grand.

Gustave Moreau, Le triomphe d'Alexandre le Grand, détail, 1873-1890, Paris, Musée Gustave Moreau

Gustave Moreau, Le triomphe d’Alexandre le Grand, détail, 1873-1890, Paris, Musée Gustave Moreau

Lire la suite

Mona Lisa et compagnie

La Joconde est un sujet de réinterprétation, et notamment de pastiche, abondamment utilisé par les artistes du XXème siècle.

Et vous, laquelle préférez-vous ? Le choix est vaste car l’icône a été copieusement maltraitée : une Joconde juvénile et obèse, une Joconde travestie, une Joconde barbouillée ?

Fernando Botero, Mona Lisa à l'âge de douze ans, 1959, New York, MoMA

Fernando Botero, Mona Lisa à l’âge de douze ans, 1959, New York, MoMA

Lire la suite

La Labyrinthèque se gare à Orsay

Après le Louvre, je vous propose une visite sélective du musée d’Orsay : mes pièces préférées, à aller admirer sur place bien sûr !

William Bouguereau, Dante et Virgile aux Enfers, 1850, Paris, Musée d'Orsay

William Bouguereau, Dante et Virgile aux Enfers, 1850, Paris, Musée d’Orsay

Commençons par ce très grand format de William Bouguereau, auquel j’ai déjà consacré un article : “Les sept péchés capitaux : la colère. A relire par vice…

Eugène Carrière, Intimité, vers 1889, Paris, Musée d'Orsay

Eugène Carrière, Intimité, vers 1889, Paris, Musée d’Orsay

L’intimité revendiquée dans le titre de cette œuvre d’Eugène Carrière est merveilleusement rendue par le cadrage serré sur la famille enlacée. La touche flottante et brossée, donnant un aspect nébuleux à la scène, évoque la transcription du souvenir plutôt que l’observation directe.

Lire la suite

Joyaux du Louvre

Durant mes années d’études supérieures à l’Ecole du Louvre, ce musée est devenu comme ma seconde maison. Je vous propose aujourd’hui une petite visite guidée parmi mes œuvres préférées. Loin d’être exhaustif, j’espère que cet avant-goût vous incitera à l’exploration !

Table de toilette de la Duchesse de Berry, vers 1819, Paris, Musée du Louvre

Table de toilette de la Duchesse de Berry, vers 1819, Paris, Musée du Louvre

Ce magnifique ensemble en cristal, verre et bronze doré a été acquis par la Duchesse de Berry pour son château de Rosny sur Seine. Le style empire du mobilier est ici renouvelé grâce à l’usage atypique du cristal. Les formes torses des montants de la chaise et de la table sont en revanche caractéristique de ce style de mobilier du début du 19ème siècle.

Lire la suite

« De ton visage qui s’achève »

Eugène Carrière, Autoportrait, vers 1901, Strasbourg, Musée d'Art Moderne et Contemporain

Eugène Carrière, Autoportrait, vers 1901, Strasbourg, Musée d’Art Moderne et Contemporain

Évanescence, effacement, pâleur, dilution, brouillage… autant de solutions picturales pour traduire le fantomatique.

Henri Michaux. Sans titre. 1949

Henri Michaux. Sans titre. 1949

Etre mystérieux et inquiétant chez Serafino Macchiati, Paul Gauguin, Henri Michaux ou Léon Spilliaert, le revenant est aussi une trouble émanation de notre propre inconscient, que nous proposent en miroir les portraits de Miquel Barcelo, Zoran Music, Gerhardt Richter ou encore Eugène Carrière…

Serafino Macchiati, Le Visionnaire, 1904, Paris, Musée d'Orsay

Serafino Macchiati, Le Visionnaire, 1904, Paris, Musée d’Orsay

Paul Gauguin, Figure spectrale portant la main à son front ou Madame la Mort, 1890, Paris, Musée d'Orsay

Paul Gauguin, Figure spectrale portant la main à son front ou Madame la Mort, 1890, Paris, Musée d’Orsay

Léon Spilliaert, Le couple, vers 1902, Bruxelles, Musées royaux des Beaux Arts de Belgique

Léon Spilliaert, Le couple, vers 1902, Bruxelles, Musées royaux des Beaux Arts de Belgique

La dialectique de l’apparition/disparition se comprend différemment selon la sensibilité des artistes : Zoran Music, rescapé des camps de la mort, traduit sa vision de l’humanité mise en péril ; Gerhart Richter substitue au personnage le flou comme sujet de la peinture (flou matriciel, riche de toutes les possibilités de l’imaginaire) ; Eugène Carrière étale la matière et diffuse ses personnages dans la toile afin de créer une atmosphère d’intimité telle que la produit le souvenir.

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Collection Robert et Lisa Sainsbury

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Collection Robert et Lisa Sainsbury

Louis LeBrocquy, Study of Self, 1994

Louis LeBrocquy, Study of Self, 1994

Gerhart Richter, Portrait de Dieter Kreutz, Kunstsammlung aus nordrhein-westfalen, Aachen

Gerhart Richter, Portrait de Dieter Kreutz, Kunstsammlung aus nordrhein-westfalen, Aachen

En photographie, on citera le travail incontournable de Francesca Woodman, à laquelle j’ai déjà consacré un article, à relire ici.

Francesca Woodman

Francesca Woodman – House#3, Rhode Island – 1975-1976

Mais peut-on également sculpter un fantôme ? Quels effets de matière pour traduire l’immatérialité ?

Medardo Rosso propose des figures à la limite de l’apparition, encore prises dans la gangue de matière inerte dont elles sont issues. Ses personnages « vibrent » ainsi à travers la matière en gestation, et présentent une vitalité qui se dérobe sans cesse.

Medardo Rosso, Ecce Puer, 1906

Medardo Rosso, Ecce Puer, 1906

Enfin quel meilleur médium pour traduire l’opalescence et la fragilité du fantôme que le verre ? Karen LaMonte le manie à merveille. L’artiste fait entièrement disparaître le corps, ne laissant que le vêtement encore gonflé des formes de la chair. Le vêtement comme lambeau d’être prend alors son autonomie. Il est peut-être bien plus que le substitut d’un corps disparu…

Karen LaMonte, Dress with Shawl, 2004, verre

Karen LaMonte, Dress with Shawl, 2004, verre

Enfin, clin d’œil aux très nombreuses représentations – artistiques, littéraires, cinématographiques – du fantôme se manifestant à travers un miroir, l’oeuvre Lark Mirror, Hysteria, fait aussi appel aux théories de l’hystérie et du délire de persécution, développées dès la fin du XIXème siècle.

Karen LaMonte, Lark Mirror - Hysteria, 2008, verre

Karen LaMonte, Lark Mirror – Hysteria, 2008, verre

Le reflet de jeune femme à la fois séductrice, énigmatique et inquiétante, serait donc la manifestation d’une hallucination… la nôtre ? A moins qu’ « ON » ne nous guette vraiment… Et le spectateur face à cette œuvre ne manquera pas de ressentir quelque frisson…

Pour les amateurs de littérature, voici quelques idées de lectures (à consommer idéalement au coin du feu par une nuit d’orage !) :

  • Henri James, le tour d’écrou
  • Oscar Wilde, le fantôme de Canterville
  • Herbert George Wells, l’homme invisible
  • Edith Wharton, le triomphe de la nuit

Pour terminer, un poème tout en silences et profondeurs nocturnes, évoquant selon moi le glissement d’un être vers des mondes éthérés :

« Des cieux surabondants d’étoiles prodiguées
Mettent leur faste au-dessus de l’affliction. Au lieu de pleurer
Dans les oreillers,
Lève tes yeux pleins de larmes. C’est ici déjà, à partir de ton visage
En pleurs,
De ton visage qui s’achève,
Que l’univers impérieux commence et se
Propage. Qui brisera,
Si c’est dans cette direction que tu te presses,
Le courant ? Personne. Sauf toi,
Si soudain tu te mettais à lutter contre l’orientation puissante
De ces astres vers toi. Respire.
Respire l’obscur de la terre et de nouveau
Lève les yeux ! De nouveau. Légère et sans visage
La profondeur d’en haut s’appuie sur toi. L’indifférent
Visage contenu dans la nuit prête au tien de l’espace. »

Rainer Maria Rilke, Poèmes à la nuit, 1913