Pot-pourri d’Halloween

En ce 31 décembre, une petite sélection artistique pour se mettre dans le thème de la Fête des Morts.

Clovis Trouille, Mon tombeau, 1947-1962, collection particulière

Clovis Trouille, Mon tombeau, 1947-1962, collection particulière

Pour commencer sur une note quelque peu scabreuse, voici la projection idéale du tombeau de l’artiste Clovis Trouille. Joyeux provocateur, ce dernier n’a eu de cesse tout au long de sa carrière de célébrer la sensualité des femmes et de pointer les dérives d’un regard masculin concupiscent. Lire la suite

« De ton visage qui s’achève »

Eugène Carrière, Autoportrait, vers 1901, Strasbourg, Musée d'Art Moderne et Contemporain

Eugène Carrière, Autoportrait, vers 1901, Strasbourg, Musée d’Art Moderne et Contemporain

Évanescence, effacement, pâleur, dilution, brouillage… autant de solutions picturales pour traduire le fantomatique.

Henri Michaux. Sans titre. 1949

Henri Michaux. Sans titre. 1949

Etre mystérieux et inquiétant chez Serafino Macchiati, Paul Gauguin, Henri Michaux ou Léon Spilliaert, le revenant est aussi une trouble émanation de notre propre inconscient, que nous proposent en miroir les portraits de Miquel Barcelo, Zoran Music, Gerhardt Richter ou encore Eugène Carrière…

Serafino Macchiati, Le Visionnaire, 1904, Paris, Musée d'Orsay

Serafino Macchiati, Le Visionnaire, 1904, Paris, Musée d’Orsay

Paul Gauguin, Figure spectrale portant la main à son front ou Madame la Mort, 1890, Paris, Musée d'Orsay

Paul Gauguin, Figure spectrale portant la main à son front ou Madame la Mort, 1890, Paris, Musée d’Orsay

Léon Spilliaert, Le couple, vers 1902, Bruxelles, Musées royaux des Beaux Arts de Belgique

Léon Spilliaert, Le couple, vers 1902, Bruxelles, Musées royaux des Beaux Arts de Belgique

La dialectique de l’apparition/disparition se comprend différemment selon la sensibilité des artistes : Zoran Music, rescapé des camps de la mort, traduit sa vision de l’humanité mise en péril ; Gerhart Richter substitue au personnage le flou comme sujet de la peinture (flou matriciel, riche de toutes les possibilités de l’imaginaire) ; Eugène Carrière étale la matière et diffuse ses personnages dans la toile afin de créer une atmosphère d’intimité telle que la produit le souvenir.

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Collection Robert et Lisa Sainsbury

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Collection Robert et Lisa Sainsbury

Louis LeBrocquy, Study of Self, 1994

Louis LeBrocquy, Study of Self, 1994

Gerhart Richter, Portrait de Dieter Kreutz, Kunstsammlung aus nordrhein-westfalen, Aachen

Gerhart Richter, Portrait de Dieter Kreutz, Kunstsammlung aus nordrhein-westfalen, Aachen

En photographie, on citera le travail incontournable de Francesca Woodman, à laquelle j’ai déjà consacré un article, à relire ici.

Francesca Woodman

Francesca Woodman – House#3, Rhode Island – 1975-1976

Mais peut-on également sculpter un fantôme ? Quels effets de matière pour traduire l’immatérialité ?

Medardo Rosso propose des figures à la limite de l’apparition, encore prises dans la gangue de matière inerte dont elles sont issues. Ses personnages « vibrent » ainsi à travers la matière en gestation, et présentent une vitalité qui se dérobe sans cesse.

Medardo Rosso, Ecce Puer, 1906

Medardo Rosso, Ecce Puer, 1906

Enfin quel meilleur médium pour traduire l’opalescence et la fragilité du fantôme que le verre ? Karen LaMonte le manie à merveille. L’artiste fait entièrement disparaître le corps, ne laissant que le vêtement encore gonflé des formes de la chair. Le vêtement comme lambeau d’être prend alors son autonomie. Il est peut-être bien plus que le substitut d’un corps disparu…

Karen LaMonte, Dress with Shawl, 2004, verre

Karen LaMonte, Dress with Shawl, 2004, verre

Enfin, clin d’œil aux très nombreuses représentations – artistiques, littéraires, cinématographiques – du fantôme se manifestant à travers un miroir, l’oeuvre Lark Mirror, Hysteria, fait aussi appel aux théories de l’hystérie et du délire de persécution, développées dès la fin du XIXème siècle.

Karen LaMonte, Lark Mirror - Hysteria, 2008, verre

Karen LaMonte, Lark Mirror – Hysteria, 2008, verre

Le reflet de jeune femme à la fois séductrice, énigmatique et inquiétante, serait donc la manifestation d’une hallucination… la nôtre ? A moins qu’ « ON » ne nous guette vraiment… Et le spectateur face à cette œuvre ne manquera pas de ressentir quelque frisson…

Pour les amateurs de littérature, voici quelques idées de lectures (à consommer idéalement au coin du feu par une nuit d’orage !) :

  • Henri James, le tour d’écrou
  • Oscar Wilde, le fantôme de Canterville
  • Herbert George Wells, l’homme invisible
  • Edith Wharton, le triomphe de la nuit

Pour terminer, un poème tout en silences et profondeurs nocturnes, évoquant selon moi le glissement d’un être vers des mondes éthérés :

« Des cieux surabondants d’étoiles prodiguées
Mettent leur faste au-dessus de l’affliction. Au lieu de pleurer
Dans les oreillers,
Lève tes yeux pleins de larmes. C’est ici déjà, à partir de ton visage
En pleurs,
De ton visage qui s’achève,
Que l’univers impérieux commence et se
Propage. Qui brisera,
Si c’est dans cette direction que tu te presses,
Le courant ? Personne. Sauf toi,
Si soudain tu te mettais à lutter contre l’orientation puissante
De ces astres vers toi. Respire.
Respire l’obscur de la terre et de nouveau
Lève les yeux ! De nouveau. Légère et sans visage
La profondeur d’en haut s’appuie sur toi. L’indifférent
Visage contenu dans la nuit prête au tien de l’espace. »

Rainer Maria Rilke, Poèmes à la nuit, 1913

Mortelle extase

André Breton écrivait en 1928, dans Nadja : « la beauté sera convulsive ou ne sera pas ». Or la convulsion est justement ce mouvement qui rapproche deux états a priori antagonistes : l’extase et l’agonie. La convulsion trahit l’intensité d’une sensation qui mêle douleur et plaisir.

Ce thème bien connu de la complémentarité Eros/Thanatos, de l’amour et de la mort, a été exploité avec fièvre depuis l’origine de l’art. Il suffit de penser aux antiques grecs et romains représentant des hommes à l’agonie, aux Esclaves de Michel-Ange, aux innombrables représentations de Saint Sébastien ou du Christ en Croix où la douleur met le corps à merci et en révèle toute la sensualité…

Michel Ange - Esclave mourant - 1513-1516 - Musée du Louvre

Michel Ange – Esclave mourant – 1513-1516 – Musée du Louvre

Le Bernin - Saint Sébastien (détail) - 1616-1618- Musée Thyssen Bornemisza

Le Bernin – Saint Sébastien (détail) – 1616-1618- Musée Thyssen Bornemisza

Quant aux représentations de la jouissance sexuelle, ne décrivent elles pas à leur tour un corps abandonné, « agonisant » de plaisir ? On montre plus souvent le corps après l’acte, exténué, immobile, peut-être trépassé. Pensons par exemple à Balthus. Un de ses nus allongés s’intitule d’ailleurs « La victime« , faisant donc affleurer les registres du viol et du meurtre.

Balthus - La victime - 1938

Balthus – La victime – 1938

Voici à présent deux sculptures jouant à plein sur l’indétermination entre vie et mort, entre douleur et plaisir. Deux femmes allongées, deux esthétiques et deux propos différents, mais une même question…

Le Bernin - Tombeau de Beata Ludovica Albertoni - 1671-1674 - Rome

Le Bernin – Tombeau de Beata Ludovica Albertoni – 1671-1674 – Rome

Le Bernin - Tombeau de Beata Ludovica Albertoni - Détail

Le Bernin – Tombeau de Beata Ludovica Albertoni – Détail

Chez Le Bernin, il s’agit d’un gisant, représentation d’une jeune femme mourante, mais bienheureuse, comme le désigne le titre en italien par le mot de « Beata ». Plus précisément ce « beata » nous indique une jeune femme béate…d’extase. La légende veut en effet qu’une révélation divine l’ait saisie au moment de son agonie, et remplie d’un « plaisir » sacré. Il s’agit donc d’une transe divine… qui, quoiqu’on en dise, se manifeste sous tous les atours de l’orgasme. Trouble volontairement entretenu, l’extase étant à l’époque un prétexte fort en usage pour représenter l’émoi sexuel. La façon dont Ludovica se touche, pressant son habit dans un bouillonnement de tissu extraordinairement charnel, rappelle certes un geste du saisissement au contact du divin, mais aussi le spasme amoureux. Enfin, ce geste rappelle aussi celui des personnes blessées, à l’arme blanche ou par balle, et qui effleurent leurs blessures, tâtent le sang qui commence à en couler et cherchent à le retenir…
L’oeuvre de Bernin relie donc ces deux dualités centrales dans la pensée artistique : amour et mort, sacré et profane.

Alberto Giacometti - Femme égorgée - 1932-1933 - Centre Pompidou

Alberto Giacometti – Femme égorgée – 1932-1933 – Centre Pompidou

A l’inverse (pourrait-on croire), une oeuvre moderne de Giacometti. Cette femme égorgée, fortement stylisée, n’a plus de visage pour trahir ses sensations. Reste donc la convulsion du corps. Arquée sur ses pattes (car ce ne sont plus des jambes), les bras contorsionnés, le cou trop long retombant en arrière, cette « femme » a tout d’un insecte écrasé. Sur le dos, encore agitée par quelques tremblements incontrôlés, la bête s’apprête à crever. L’animal crève. L’homme, plus noble, meurt, comme c’est le cas pour Ludovica Albertoni. Or ici la femme retourne à l’état animal, qui plus est à un état que d’aucuns jugent dégoûtant, celui du rampant, de la bestiole indésirable. Giacometti montre donc comment la mort, et plus sûrement la crispation de la douleur fait déchoir l’homme, le fait retourner à la bestialité. Or n’est ce pas le même phénomène lors du coït ? La position de cette femme le suggère en effet…
Nos origines refont donc surface lorsque la raison cède à la sensation.
Si Giacometti partage avec Bernin la tension amour/mort, il ne pose plus comme son prédécesseur l’alternative (voire la non-alternative) divin/profane, mais homme/animal. Un questionnement impensable au 17ème siècle, devenu central depuis la révolution darwinienne.

Pour aller plus loin, quelques repères bibliographiques :

  • Georges Bataille, Les Larmes d’Eros, 1961
  • Georges Bataille, L’érotisme, 1957
  • André Breton, Nadja, 1928
  • Karim Ressouni-Demigneux, Saint Sébastien, 1990