Wifredo Lam au Centre Pompidou

Une fois n’est pas coutume, je sacrifie à la mode de l’actualité pour vous proposer un petit guide de visite de l’exposition Wifredo Lam qui se tient en ce moment au Centre Pompidou.

Les œuvres rassemblées par le musée documentent le long parcours artistique de ce cubain aux inspirations éclectiques, qui aura voyagé en France, aux États-Unis, aux Antilles, à Haïti, en Italie….

Wifredo Lam, La Ventana I, 1935, Perez Art Museum, Miami

Wifredo Lam, La Ventana I, 1935, Perez Art Museum, Miami

Les œuvres de jeunesse de l’artiste montrent déjà une assimilation de l’art occidental : la Ventana I évoque ainsi sans détours les fenêtres d’Henri Matisse, tandis que le Réveil rend hommage aux figurations de Gauguin et de Picasso, références incontournables pour Lam.

Wifredo Lam, Le Reveil, 1938, collection particulière

Wifredo Lam, Le Reveil, 1938, collection particulière

Le Portrait de H.H. doit également beaucoup à l’influence picassienne, tant sur la forme du dessin aux courbes douces et aux tons pastels et brossés, que sur le fond, avec l’emprunt de la figure du minotaure, ici féminisée.

Wifredo Lam, Sans titre, portrait de H.H., vers 1943, collection privée

Wifredo Lam, Sans titre, portrait de H.H., vers 1943, collection privée

A partir de 1938, Lam séjourne à Paris où il fait la connaissance de Picasso et des milieux surréalistes. Il reprend à son compte la mythologie du groupe et ses faune et flore caractéristiques : cheval (voir Salvador Dali), oiseaux (voir Max Ernst), minotaure (voir André Masson). Tout comme les surréaliste, il s’intéresse aux arts premiers : masques africains, art rupestre, art caribéen sont autant de points d’accroche qu’il traduit ensuite sous forme plastique.

Wifredo Lam, La Jungle, 1943, New York, MOMA

Wifredo Lam, La Jungle, 1943, New York, MOMA

Ainsi, la Jungle, œuvre de 1943, montre comment Lam fond tous ces éléments cosmopolites en une vision de la jungle originelle, chaotique mais pleine de possibilités, de couleurs, de formes en gestation.

Cette œuvre illustre tout le vocabulaire cher à Lam : une opposition de formes naturelles douces et rondes (feuilles, troncs d’arbres et jambes, fruits, seins) et de formes aigües, acérées (griffes, ciseaux, cornes, sabots…).

Wifredo Lam, Les Noces, 1947, Berlin, Staatliche Museen

Wifredo Lam, Les Noces, 1947, Berlin, Staatliche Museen

Cette opposition pointu/galbé se double bien souvent d’une composition savamment architecturée, alternant lignes horizontales et verticales, comme on peut le constater par exemple dans Les Noces. La puissance expressive du peintre sert une narration énigmatique qui fascine aisément le contemplateur.

Toutefois, les scènes et personnages qui nous sont donnés à voir sont bien souvent inquiétants.

Wifredo Lam, clairvoyance, 1950

Wifredo Lam, clairvoyance, 1950

Clairvoyance repose sur ce concept d’inquiétante étrangeté théorisé par Freud. La scène nous semble familière (une femme allongée sur un lit d’hôpital ? une scène d’accouchement ??), mais un malaise opère pourtant. En effet, certains détails nous renvoient inconsciemment l’image d’une menace : les personnages entourant la femme, avec leurs formes monstrueuses, vont-ils procéder à un acte de soin, ou à une chirurgie torturante ?

La tête du grand personnage sur la droite du tableau rappelle celle de La Fiancée.

Wifredo Lam, la fiancée, 1950, collection particulière

Wifredo Lam, la fiancée, 1950, collection particulière

Le cou de la jeune femme s’est mué en machine à coudre. Vision inquiétante qui rappelle la Perforatrice (tout un programme !) d’Epstein, ou les machines délirantes de Dali.

Jacob Epstein, la perforatrice, 1913, Tate Gallery, Londres

Jacob Epstein, la perforatrice, 1913, Tate Gallery, Londres

Salvador Dali, Machine à coudre avec parapluies dans un paysage surréaliste, 1941, collection particulière

Salvador Dali, Machine à coudre avec parapluies dans un paysage surréaliste, 1941, collection particulière

De l’explosion de couleurs aux sombres tons terreux, de la joie de vivre à l’irrésistible attrait de l’étrange, il ne vous reste plus qu’à vous forger votre propre opinion en visitant cette belle exposition. A voir jusqu’au 15 février 2016 au Centre Pompidou, Paris.

***

Pour prolonger le plaisir, je vous conseille de faire un tour dans les collections permanentes du musée. Voici donc pour terminer quelques œuvres coup de cœur. Saurez-vous les retrouver ?

Pablo Picasso, Femme aux pigeons, 1930, Paris, MNAM

Pablo Picasso, Femme aux pigeons, 1930, Paris, MNAM

Pour commenter cette très belle œuvre, je laisse la parole à un tout jeune visiteur que j’ai pu entendre lors de ma visite :

« C’est une fille qui mange du foin et qui tient une poule et un œuf ! »

Gabriele Münter, Drachenkampf, 1913, Paris, MNAM

Gabriele Münter, Drachenkampf, 1913, Paris, MNAM

Gabriele Münter, artiste proche de Kandinsky, peint ici sa version du combat biblique de Saint Georges contre le Dragon, la plus colorée que j’ai jamais vu ! A noter que le dragon reprend l’apparence des dragons de l’Apocalypse tels que figurés dans les manuscrits médiévaux (animal à plusieurs têtes).

Henri Michaux, le prince de la nuit, 1937

Henri Michaux, le prince de la nuit, 1937

Poétique, mélancolique et humoristique à la fois, voici la Mort contemplant les étoiles depuis son fauteuil…

Adrian Ghenie, Pie Fight Interior 11, 2014, Paris, MNAM

Adrian Ghenie, Pie Fight Interior 11, 2014, Paris, MNAM

Cette œuvre contemporaine de taille imposante propose un regard intrigant sur un intérieur vieillot, figé comme dans un arrêt sur image cinématographique, mais dynamité par des éclaboussures colorées. Le personnage est quant à lui en prise directe avec cette matière qui macule la toile. En est-il le créateur (il semble « souffler » de la peinture comme des bulles de savon) ? Ou bien cette matière l’étouffe-t-il a tout comme elle vient défigurer son environnement ?

« De ton visage qui s’achève »

Eugène Carrière, Autoportrait, vers 1901, Strasbourg, Musée d'Art Moderne et Contemporain

Eugène Carrière, Autoportrait, vers 1901, Strasbourg, Musée d’Art Moderne et Contemporain

Évanescence, effacement, pâleur, dilution, brouillage… autant de solutions picturales pour traduire le fantomatique.

Henri Michaux. Sans titre. 1949

Henri Michaux. Sans titre. 1949

Etre mystérieux et inquiétant chez Serafino Macchiati, Paul Gauguin, Henri Michaux ou Léon Spilliaert, le revenant est aussi une trouble émanation de notre propre inconscient, que nous proposent en miroir les portraits de Miquel Barcelo, Zoran Music, Gerhardt Richter ou encore Eugène Carrière…

Serafino Macchiati, Le Visionnaire, 1904, Paris, Musée d'Orsay

Serafino Macchiati, Le Visionnaire, 1904, Paris, Musée d’Orsay

Paul Gauguin, Figure spectrale portant la main à son front ou Madame la Mort, 1890, Paris, Musée d'Orsay

Paul Gauguin, Figure spectrale portant la main à son front ou Madame la Mort, 1890, Paris, Musée d’Orsay

Léon Spilliaert, Le couple, vers 1902, Bruxelles, Musées royaux des Beaux Arts de Belgique

Léon Spilliaert, Le couple, vers 1902, Bruxelles, Musées royaux des Beaux Arts de Belgique

La dialectique de l’apparition/disparition se comprend différemment selon la sensibilité des artistes : Zoran Music, rescapé des camps de la mort, traduit sa vision de l’humanité mise en péril ; Gerhart Richter substitue au personnage le flou comme sujet de la peinture (flou matriciel, riche de toutes les possibilités de l’imaginaire) ; Eugène Carrière étale la matière et diffuse ses personnages dans la toile afin de créer une atmosphère d’intimité telle que la produit le souvenir.

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Collection Robert et Lisa Sainsbury

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Collection Robert et Lisa Sainsbury

Louis LeBrocquy, Study of Self, 1994

Louis LeBrocquy, Study of Self, 1994

Gerhart Richter, Portrait de Dieter Kreutz, Kunstsammlung aus nordrhein-westfalen, Aachen

Gerhart Richter, Portrait de Dieter Kreutz, Kunstsammlung aus nordrhein-westfalen, Aachen

En photographie, on citera le travail incontournable de Francesca Woodman, à laquelle j’ai déjà consacré un article, à relire ici.

Francesca Woodman

Francesca Woodman – House#3, Rhode Island – 1975-1976

Mais peut-on également sculpter un fantôme ? Quels effets de matière pour traduire l’immatérialité ?

Medardo Rosso propose des figures à la limite de l’apparition, encore prises dans la gangue de matière inerte dont elles sont issues. Ses personnages « vibrent » ainsi à travers la matière en gestation, et présentent une vitalité qui se dérobe sans cesse.

Medardo Rosso, Ecce Puer, 1906

Medardo Rosso, Ecce Puer, 1906

Enfin quel meilleur médium pour traduire l’opalescence et la fragilité du fantôme que le verre ? Karen LaMonte le manie à merveille. L’artiste fait entièrement disparaître le corps, ne laissant que le vêtement encore gonflé des formes de la chair. Le vêtement comme lambeau d’être prend alors son autonomie. Il est peut-être bien plus que le substitut d’un corps disparu…

Karen LaMonte, Dress with Shawl, 2004, verre

Karen LaMonte, Dress with Shawl, 2004, verre

Enfin, clin d’œil aux très nombreuses représentations – artistiques, littéraires, cinématographiques – du fantôme se manifestant à travers un miroir, l’oeuvre Lark Mirror, Hysteria, fait aussi appel aux théories de l’hystérie et du délire de persécution, développées dès la fin du XIXème siècle.

Karen LaMonte, Lark Mirror - Hysteria, 2008, verre

Karen LaMonte, Lark Mirror – Hysteria, 2008, verre

Le reflet de jeune femme à la fois séductrice, énigmatique et inquiétante, serait donc la manifestation d’une hallucination… la nôtre ? A moins qu’ « ON » ne nous guette vraiment… Et le spectateur face à cette œuvre ne manquera pas de ressentir quelque frisson…

Pour les amateurs de littérature, voici quelques idées de lectures (à consommer idéalement au coin du feu par une nuit d’orage !) :

  • Henri James, le tour d’écrou
  • Oscar Wilde, le fantôme de Canterville
  • Herbert George Wells, l’homme invisible
  • Edith Wharton, le triomphe de la nuit

Pour terminer, un poème tout en silences et profondeurs nocturnes, évoquant selon moi le glissement d’un être vers des mondes éthérés :

« Des cieux surabondants d’étoiles prodiguées
Mettent leur faste au-dessus de l’affliction. Au lieu de pleurer
Dans les oreillers,
Lève tes yeux pleins de larmes. C’est ici déjà, à partir de ton visage
En pleurs,
De ton visage qui s’achève,
Que l’univers impérieux commence et se
Propage. Qui brisera,
Si c’est dans cette direction que tu te presses,
Le courant ? Personne. Sauf toi,
Si soudain tu te mettais à lutter contre l’orientation puissante
De ces astres vers toi. Respire.
Respire l’obscur de la terre et de nouveau
Lève les yeux ! De nouveau. Légère et sans visage
La profondeur d’en haut s’appuie sur toi. L’indifférent
Visage contenu dans la nuit prête au tien de l’espace. »

Rainer Maria Rilke, Poèmes à la nuit, 1913