Cette lumière – Pablo Neruda

Aujourd’hui je dédie le poème suivant à tous ceux qui s’y reconnaîtront.

Car comme Pablo Neruda, je me souviens, et je sais que l’obscurité de l’Autre est cousue d’étoiles.

Gerhard Richter, Sternbild, 1969, Musée Frieder Burda, Baden-Baden

Gerhard Richter, Sternbild, 1969, Musée Frieder Burda, Baden-Baden

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L’art du portrait : le visage en question #9

Après vous avoir parlé, au cours de 8 articles (à retrouver ci-dessous), de la nature du portrait dans l’art contemporain et de son questionnement sur le visage, il est temps de nous quitter sur ce petit bilan des théories développées, accompagné de références bibliographiques pour ceux et celles qui souhaiteraient poursuivre la réflexion.

⇒ Retrouver les articles précédents : #1 ; #2 ; #3 ; #4 ; #5 ; #6 ; #7 ; #8

Le portrait aujourd’hui interroge. L’effacement qui s’y joue déstabilise. Voilà que le portrait ne tire plus l’image d’un individu au-devant de nous mais au contraire la fait refluer au fond de la toile. Le portrait deviendrait-il alors retrait ? Assurément le mouvement de disparition est l’écho pictural d’un réel de plus en plus désincarné. Le portrait évoque la société dans laquelle il a été produit, où l’excès de particularisme et la débauche d’images recouvrent et absorbent toute aspérité.

L’individu se manifeste en un état transitif mais aussi transitoire dont le portrait fait cependant la catharsis de par sa fonction mémorielle.

Gerhard Richter, Madame Wolleh avec enfants ,1968, Art Institute, Chicago

Gerhard Richter, Madame Wolleh avec enfants, 1968, Art Institute, Chicago

La représentation se distancie de plus en plus du modèle qu’elle prend pour sujet. Il a depuis longtemps été constaté que la représentation opère un remplacement du réel par le fictif. Dès lors, nous sommes amenés à penser que l’altérité et l’étrangeté sont inévitables au portrait. Les artistes – conscients que représenter revient à assurer une présence mais aussi à remplacer le référent – jouent donc de la différence qui naît au creux de toute représentation. Le portrait substitue à un être absent une présence picturale qui ne se révèle justement que dans l’absence de son modèle et par sa distance par rapport à celui-ci.

Le portrait énonce clairement ses enjeux : il ne redouble pas le réel, il ne cherche pas la mimesis, mais au contraire une exaltation de l’imaginaire en ce que celui-ci déforme le réel. Se dégageant de l’image négative élaborée par Platon qui voudrait que la représentation artistique ne soit que dérivation d’une dérivation d’une Idée première, la représentation apparaît aujourd’hui non comme un sous-produit, un aperçu réducteur, mais bien comme un au-delà où naissent de nouvelles Idées.

Léon Kossoff, Autoportrait, 1956, Collection particulière

Léon Kossoff, Autoportrait, 1956, Collection particulière

Le portrait demande donc au spectateur un regard déréalisé. En effet, en négligeant les apparences superficielles de la réalité, l’artiste s’attache à effacer l’apparent pour faire apparaître l’invisible que déroule l’imaginaire. Évitant les certitudes de l’apparence et les délimitations du réel, le portrait plonge dans l’incertain, le flou, le rêve. Le portrait se veut ce lieu d’oscillation et d’entre-deux qui autorise la complexité. Il se laisse aller à l’évocation, à la trace faisant naître le désir de l’autre et ainsi suscite l’émotion, chose-en-soi de l’existence.

Zoran Music, Portrait d'Ida, 1988, collection particulière

Zoran Music, Portrait d’Ida, 1988, collection particulière

Le portrait fait émerger sans fin le visage de l’œuvre, ce visage refluant du chaos de la création pour dire toute la subjectivité de la peinture. Le portrait ne montre rien moins que sa naissance dans « cet espace sans fin de courants qui s’entrechoquent, d’abîmes qui s’entrouvrent, d’étoiles[1]  ». De l’abîme naît le plein, de l’ombre l’éclat ; le chaos est création, le chaos est transformation. Tel pourrait être le message du portrait en cette seconde moitié du 20ème siècle. De ce chaos de l’imaginaire, le portrait accouche de la peinture. Celle-ci s’incarne en tant que trace de l’artiste, seul sujet ressemblant.

Le sujet, tel qu’il est peint par l’artiste, devient un reflet de ce dernier. Tout portrait, et donc toute œuvre, est autoportrait.


[1] Bonnefoy, Yves, Les planches courbes, Paris, Gallimard, 2001, p.104


Bibliographie sélective

  • Baudinet, Marie-José, Schlatter, Christian (dir.), Du visage, Presses universitaires de Lille, 1982
  • Clair, Jean, Autoportrait au visage absent, Paris, Gallimard, 2008
  • Deleuze, Gilles, Francis Bacon. Logique de la sensation, Paris, Seuil, 2002
  • Derrida, Jacques, Mémoires d’aveugle. L’autoportrait et autres ruines, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 1990
  • Didi-Huberman, Georges, La peinture incarnée suivi de Le Chef d’œuvre inconnu par Honoré de Balzac, Paris, Les Editions de Minuit, 1985
  • Frontisi-Ducroux, Françoise, Du masque au visage. Aspects de l’identité en Grèce ancienne, Paris, Flammarion, 1995
  • Henry, Michel, Incarnation. Une philosophie de la chair, Paris, Seuil, 2000
  • Kaufmann, Jean-Claude, Ego. Pour une sociologie de l’individu, Paris, Nathan, 2001
  • Le Breton, David, Des visages. Essai d’anthropologie, Paris, Métailié, 2003
  • Lévinas, Emmanuel, Humanisme de l’autre homme, s.l., Fata Morgana, 1972
  • Lévinas, Emmanuel, Totalité et infini, Paris, Librairie Générale Française, 1990
  • Lévi-Strauss, Claude (dir.), L’identité, Paris, Grasset, 1977
  • Lipovetsky, Gilles, L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983
  • Merleau-Ponty, Maurice, Le visible et l’invisible, Paris, Gallimard, 1964
  • Nancy, Jean-Luc, Le regard du portrait, Paris, Galilée, 2000
  • Neyrat, Frédéric, L’image hors-l’image, s.l., Editions Léo Scheer, 2003
  • Noudelmann, François, Image et absence. Essai sur le regard, Paris, L’Harmattan, 1998

L’art du portrait : le visage en question #6

⇒ Lire les articles précédents : #1 ; #2 ; #3 ; #4 ; #5

Si l’œuvre cherche à présenter une réalité, c’est une réalité proprement picturale, qui s’exprime sur le mode de l’irréalisation ; ici irréalisation de la copie.

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Galerie Ditesheim, Neuchatel

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Galerie Ditesheim, Neuchatel

Un mouvement de fluctuation perpétuelle entre apparition et disparition amène le sujet dans un entre-deux entre présence et absence, se manifestant par le clair-obscur chez Zoran Music. Une technique parfois reprise par Hélène Schjerfbeck, notamment dans son Autoportrait vert « lumière et ombres » et Eugène Leroy dans un Autoportrait de 1962.

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L’art du portrait : le visage en question #5

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Le portrait opère le sujet. Il en est l’opérateur, celui qui le fait fonctionner, le met en marche. Le peintre, quant à lui, opère le sujet en tant qu’il est le chirurgien du tableau : il pratique une intervention. Il s’agit donc d’ouverture, d’extraction, à fin de libération. Une forme de violence ou d’agression caractérise la nature intrusive de cette opération.

Le portrait est amené à exposer un individu. La réalisation d’un portrait suppose un modèle, avec lequel l’artiste tisse ou non des liens qui peuvent devenir rapports de forces. En effet se prêter à son regard n’est pas sans risque : il peut trahir, calomnier, voire flatter. Le portrait est une mise à nu, un dévoilement du modèle, dans une réinterprétation que l’artiste offre au regard du spectateur.

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L’art du portrait : le visage en question #3

⇒ Lire les articles précédents : #1 ; #2

Le terme « être » évoque une présence vivante, matérialisée en un corps, support d’une identité qui nous apparaît, dès lors que l’on veut la saisir, multiple, mouvante, et donc insaisissable. Contrairement à ce que laissent entendre leurs significations, l’identité (du latin idem, désigne ce qui est tout à fait semblable ou qui demeure le même à travers le temps) et l’individualité (du latin indivuus, c’est-à-dire indivisible) ne sont ni précises ni fixes.

Leibniz déjà, dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain[1], distinguait deux formes d’identité pouvant se disjoindre à l’occasion d’un trouble psychique : l’identité réelle du soi, une identité inconsciente et purement physique, soit l’identité corporelle, et l’identité réfléchie du moi, soit l’identité psychique.

Les ethnologues et anthropologues nous font également remarquer qu’entre le moi intime qui transparaît dans le prénom et le moi social du nom de famille[2], entre l’identité à soi et celle perçue à travers le regard d’autrui, on ne s’y retrouve plus.

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L’art du portrait : le visage en question #2

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Notre société, en surexposant les individus, en développant un culte toujours plus prononcé de la mise à nu et du dévoilement de son intimité, provoque paradoxalement une « désertion sociale » comme le note Gilles Lipovestsky, un désintérêt pour ce trop-plein de visible et une rupture avec tout autre que soi. Notre société a poussé le particularisme tellement loin que « plus la subjectivité est sollicitée, plus l’effet est anonyme et vide[1] ».

Or, d’un corps ou d’un visage particulier, l’artiste cherche justement à tirer l’universel (consciemment ou non).

Alberto Giacometti, Isaku Yanaihara, 1956, Art Institute, Chicago

Alberto Giacometti, Isaku Yanaihara, 1956, Art Institute, Chicago

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L’art du portrait : le visage en question #1

Durant mes études supérieures, j’ai écrit un mémoire sur la représentation du visage dans les portraits peints du 20è siècle, en m’interrogeant sur son altération (en particulier à travers les procédés d’effacement et de recouvrement).

Après avoir élagué, dépoussiéré, nettoyé, maudit, lustré ce texte, je vous le fais partager à travers une série d’articles.

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Tout portrait fait état d’une absence. Il donne en effet à voir l’absence du modèle et son remplacement par une représentation picturale. Dès l’origine mythique du dessin, l’image semble destinée à rappeler l’absent : au 1er siècle, Pline rapporte ainsi le mythe de Dibutade, jeune fille traçant sur un mur le profil du visage de son amant qui part à la guerre. Au 20ème siècle, si le portrait continue de rappeler l’absent, il insiste sur l’absence elle-même.

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