« De ton visage qui s’achève »

Eugène Carrière, Autoportrait, vers 1901, Strasbourg, Musée d'Art Moderne et Contemporain

Eugène Carrière, Autoportrait, vers 1901, Strasbourg, Musée d’Art Moderne et Contemporain

Évanescence, effacement, pâleur, dilution, brouillage… autant de solutions picturales pour traduire le fantomatique.

Henri Michaux. Sans titre. 1949

Henri Michaux. Sans titre. 1949

Etre mystérieux et inquiétant chez Serafino Macchiati, Paul Gauguin, Henri Michaux ou Léon Spilliaert, le revenant est aussi une trouble émanation de notre propre inconscient, que nous proposent en miroir les portraits de Miquel Barcelo, Zoran Music, Gerhardt Richter ou encore Eugène Carrière…

Serafino Macchiati, Le Visionnaire, 1904, Paris, Musée d'Orsay

Serafino Macchiati, Le Visionnaire, 1904, Paris, Musée d’Orsay

Paul Gauguin, Figure spectrale portant la main à son front ou Madame la Mort, 1890, Paris, Musée d'Orsay

Paul Gauguin, Figure spectrale portant la main à son front ou Madame la Mort, 1890, Paris, Musée d’Orsay

Léon Spilliaert, Le couple, vers 1902, Bruxelles, Musées royaux des Beaux Arts de Belgique

Léon Spilliaert, Le couple, vers 1902, Bruxelles, Musées royaux des Beaux Arts de Belgique

La dialectique de l’apparition/disparition se comprend différemment selon la sensibilité des artistes : Zoran Music, rescapé des camps de la mort, traduit sa vision de l’humanité mise en péril ; Gerhart Richter substitue au personnage le flou comme sujet de la peinture (flou matriciel, riche de toutes les possibilités de l’imaginaire) ; Eugène Carrière étale la matière et diffuse ses personnages dans la toile afin de créer une atmosphère d’intimité telle que la produit le souvenir.

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Collection Robert et Lisa Sainsbury

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Collection Robert et Lisa Sainsbury

Louis LeBrocquy, Study of Self, 1994

Louis LeBrocquy, Study of Self, 1994

Gerhart Richter, Portrait de Dieter Kreutz, Kunstsammlung aus nordrhein-westfalen, Aachen

Gerhart Richter, Portrait de Dieter Kreutz, Kunstsammlung aus nordrhein-westfalen, Aachen

En photographie, on citera le travail incontournable de Francesca Woodman, à laquelle j’ai déjà consacré un article, à relire ici.

Francesca Woodman

Francesca Woodman – House#3, Rhode Island – 1975-1976

Mais peut-on également sculpter un fantôme ? Quels effets de matière pour traduire l’immatérialité ?

Medardo Rosso propose des figures à la limite de l’apparition, encore prises dans la gangue de matière inerte dont elles sont issues. Ses personnages « vibrent » ainsi à travers la matière en gestation, et présentent une vitalité qui se dérobe sans cesse.

Medardo Rosso, Ecce Puer, 1906

Medardo Rosso, Ecce Puer, 1906

Enfin quel meilleur médium pour traduire l’opalescence et la fragilité du fantôme que le verre ? Karen LaMonte le manie à merveille. L’artiste fait entièrement disparaître le corps, ne laissant que le vêtement encore gonflé des formes de la chair. Le vêtement comme lambeau d’être prend alors son autonomie. Il est peut-être bien plus que le substitut d’un corps disparu…

Karen LaMonte, Dress with Shawl, 2004, verre

Karen LaMonte, Dress with Shawl, 2004, verre

Enfin, clin d’œil aux très nombreuses représentations – artistiques, littéraires, cinématographiques – du fantôme se manifestant à travers un miroir, l’oeuvre Lark Mirror, Hysteria, fait aussi appel aux théories de l’hystérie et du délire de persécution, développées dès la fin du XIXème siècle.

Karen LaMonte, Lark Mirror - Hysteria, 2008, verre

Karen LaMonte, Lark Mirror – Hysteria, 2008, verre

Le reflet de jeune femme à la fois séductrice, énigmatique et inquiétante, serait donc la manifestation d’une hallucination… la nôtre ? A moins qu’ « ON » ne nous guette vraiment… Et le spectateur face à cette œuvre ne manquera pas de ressentir quelque frisson…

Pour les amateurs de littérature, voici quelques idées de lectures (à consommer idéalement au coin du feu par une nuit d’orage !) :

  • Henri James, le tour d’écrou
  • Oscar Wilde, le fantôme de Canterville
  • Herbert George Wells, l’homme invisible
  • Edith Wharton, le triomphe de la nuit

Pour terminer, un poème tout en silences et profondeurs nocturnes, évoquant selon moi le glissement d’un être vers des mondes éthérés :

« Des cieux surabondants d’étoiles prodiguées
Mettent leur faste au-dessus de l’affliction. Au lieu de pleurer
Dans les oreillers,
Lève tes yeux pleins de larmes. C’est ici déjà, à partir de ton visage
En pleurs,
De ton visage qui s’achève,
Que l’univers impérieux commence et se
Propage. Qui brisera,
Si c’est dans cette direction que tu te presses,
Le courant ? Personne. Sauf toi,
Si soudain tu te mettais à lutter contre l’orientation puissante
De ces astres vers toi. Respire.
Respire l’obscur de la terre et de nouveau
Lève les yeux ! De nouveau. Légère et sans visage
La profondeur d’en haut s’appuie sur toi. L’indifférent
Visage contenu dans la nuit prête au tien de l’espace. »

Rainer Maria Rilke, Poèmes à la nuit, 1913

Les natures mortes les plus apétissantes

Une petite faim en cet automne ?
Alors voici de quoi rassasier votre gourmandise esthétique :

Luis Melendez, Nature morte aux figues, 1760, Paris, Musée du Louvre

Luis Melendez, Nature morte aux figues, 1760, Paris, Musée du Louvre

Francisco de Zurbaran, Nature morte avec citrons, oranges et tasse, 1633, Los Angeles, The Norton Simeon Fondation

Francisco de Zurbaran, Nature morte avec citrons, oranges et tasse, 1633, Los Angeles, The Norton Simeon Fondation

Edouard Manet, Framboises, 1882, New York, Metrepolitan Museum of Art

Edouard Manet, Framboises, 1882, New York, Metrepolitan Museum of Art

Jan Davidsz De Heem, nNture morte de banquet avec un paysage vers 1645, Musée des Beaux Arts, Montréal

Jan Davidsz De Heem, nNture morte de banquet avec un paysage vers 1645, Musée des Beaux Arts, Montréal

Successeur de Georg Flegel, A façon de venise, a bowl of strawberries, a blue tit, a pomegranate, cherries, other fruits and walnuts on a table, 1672, collection privée

Successeur de Georg Flegel, A façon de venise, a bowl of strawberries, a blue tit, a pomegranate, cherries, other fruits and walnuts on a table, 1672, collection privée

Paul Gauguin, Nature morte aux mangues, 1896

Paul Gauguin, Nature morte aux mangues, 1896

Jean Siméon Chardin, Panier de fraises, 1761, collection privée

Jean Siméon Chardin, Panier de fraises, 1761, collection privée

Georges Braque, Nature morte à la théière noire, vers 1941-1942, collection particulière

Georges Braque, Nature morte à la théière noire, vers 1941-1942, collection particulière

Paul Cézanne, Nature morte aux pommes et aux oranges, 1895-1900, Paris, Musée d'Orsay

Paul Cézanne, Nature morte aux pommes et aux oranges, 1895-1900, Paris, Musée d’Orsay

Bernard Buffet, Nature morte au melon et à l'ananas, 1989

Bernard Buffet, Nature morte au melon et à l’ananas, 1989

Beauté noire

La peinture de portrait occidentale s’est essentiellement cantonnée à la « race blanche » comme on l’appelait jusqu’au début du XXème siècle. Les personnes de couleur n’y apparaissaient qu’en tant qu’esclaves, servantes, tout au plus des faire-valoir de leurs compagnons blancs dont ils servaient à rehausser le teint !

Pensez à l’Olympia de Manet, où la servante noire vient faire ressurgir par contraste l’opalescence de la peau de la prostituée, aux servantes maures des Dames d’Alger de Delacroix ou du Bain Turc d’Ingres… et ce pour ne parler que du XIXème siècle. L’orientalisme alors en marche démultiplie en effet les représentations des maures, noirs et autres indigènes. Pour autant, ce n’est qu’au XXème siècle que les noirs seront pris pour sujets à part entière de la peinture. En tant que beautés, cette fois, et non plus de simples « curiosités ».

Voici un petit tour d’horizon de ces noirs représentés pour eux-mêmes, depuis les premiers étonnements à la renaissance aux véritables hommages réalisés au XXIème siècle.

Jan Jansz Mostaert - Portrait d'un homme africain, peut-être Christophe le More - vers 1525/1530

Jan Jansz Mostaert – Portrait d’un homme africain, peut-être Christophe le More – vers 1525/1530

Ici un portrait présumé de Christophe Le More, une des premières représentations d’un dignitaire noir.

Annibale Carracche - Portrait d'une esclave africaine - vers 1580

Annibale Carracche – Portrait d’une esclave africaine – vers 1580

Annibale Carrache, grand peintre de la fin du XVIème siècle, peint là une femme africaine, sans surprise cantonnée à son statut d’esclave.

Anne Louis Girodet de Roucy Trioson - Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Domingue à la Convention - 1797

Anne Louis Girodet de Roucy Trioson – Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Domingue à la Convention – 1797

Suite à l’abolition de l’esclavage en 1794, une classe de « libres de couleur » voit le jour en métropole. Arrivés des colonies, certains s’élèvent dans la hiérarchie, tel Jean-Baptiste Belley, élu député à la convention. Girodet le représente ici dans une pose à la fois nonchalante et élégante. Le regard de Belley, tourné vers les cieux, exprime peut-être qu’il envisage un avenir nouveau pour ses compatriotes. Le costume évoque le raffinement de la culture occidentale, tandis que la boucle d’oreille portée par Belley rappelle ses racines dominicaines. Sa superbe peau noire lustrée contraste avec le buste marmoréen de Guillaume Raynal, philosophe favorable à l’émancipation des noirs.

Pour plus d’informations sur ce tableau : http://www.histoire-image.org/site/etude_comp/etude_comp_detail.php?i=737

Marie Guillemine Benoist - Portrait d'une négresse - 1800

Marie Guillemine Benoist – Portrait d’une négresse – 1800

Trois ans après le tableau de Girodet, ce portrait de Marie Guillemine Benoist dépeint à nouveau une personnalité noire dans le cadre d’une « curiosité ». Les « nègres » fascinent en effet la population blanche au XIXème siècle. Celle-ci voit généralement en eux des « sauvages » inférieurs, plutôt que des hommes différents mais égaux. Benoist gomme cependant toute référence à l’esclavagisme et choisit de peindre une femme noire selon le même format, la même pose et le même usage du nu flatteur qu’elle l’aurait fait pour une femme blanche. Seuls les éléments de costume et notamment le turban rappellent les origines de la jeune femme.

Analyse détaillée du tableau ici : http://www.histoire-image.org/site/etude_comp/etude_comp_detail.php?i=759

Paul Gauguin - Manau Tapapau - 1892

Paul Gauguin – Manau Tapapau – 1892

Dans cette toile bien connue, Gauguin renverse les nus féminins traditionnels (l’Olympia de Manet entre autres). La jeune femme n’est plus couchée sur le dos mais sur le ventre et nous présente son séant. A peine sortie de l’enfance, elle a la peau foncée. C’est toute une tradition de la peinture de nu que Gauguin remet en cause, pour montrer que la beauté se trouve également dans l’Autre. Il suffit simplement de passer de l’autre côté du miroir.

Georg Grosz - Couple noir à Harlem - 1933

Georg Grosz – Couple noir à Harlem – 1933

En 1933, le peintre allemand Georg Grosz, émigré aux USA, peint ce couple de noirs à Harlem. Il montre ici deux personnages élégants : redingote et chapeau haut de forme pour monsieur, robe du soir, col en fourrure et bibi pour madame. Bijoutée et maquillée, elle accompagne son époux au spectacle. Derrière cette image très positive d’un couple noir aisé, se cache toute la misère d’un quartier, et plus généralement d’un Etat, où les noirs sont ghettoïsés, et, pour longtemps encore, persécutés.

Rima Jabbur - Untitled, after Ingres - 1999

Rima Jabbur – Untitled, after Ingres – 1999

Kehinde Wiley - Sleep - 2008

Kehinde Wiley – Sleep – 2008

Dans ces deux dernières œuvres, les artistes contemporains Rima Jabbur et Kehinde Wiley réinterprètent de grands classiques pour y substituer des portraits de noirs ainsi magnifiés. Enfin la beauté en art se revendique noire.