Tristesse est un mot facile à inclure dans le vide

Tristesse (c)SophieBlanchard2007

Tristesse (c)SophieBlanchard2007

Voici les lignes que j’écrivais à 16 ans, minée par une scolarité pénible. Elève brillante, j’ai en effet subi la persécution de mes camarades, de la primaire à la fin du lycée.

S’il n’est pas dans mes habitudes de partager mes expériences personnelles, il s’agit ici d’évoquer quelques points qui ont trouvé un écho dans mes recherches en littérature et en histoire de l’art.

L’expérience de la souffrance à l’école est malheureusement trop commune de nos jours. Toutefois, ce ne sont pas les vexations qui sont les plus violentes, mais leur négation. Autrement dit quand les acteurs, mais aussi les témoins, refusent de reconnaître à autrui son droit à la souffrance.

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« De ton visage qui s’achève »

Eugène Carrière, Autoportrait, vers 1901, Strasbourg, Musée d'Art Moderne et Contemporain

Eugène Carrière, Autoportrait, vers 1901, Strasbourg, Musée d’Art Moderne et Contemporain

Évanescence, effacement, pâleur, dilution, brouillage… autant de solutions picturales pour traduire le fantomatique.

Henri Michaux. Sans titre. 1949

Henri Michaux. Sans titre. 1949

Etre mystérieux et inquiétant chez Serafino Macchiati, Paul Gauguin, Henri Michaux ou Léon Spilliaert, le revenant est aussi une trouble émanation de notre propre inconscient, que nous proposent en miroir les portraits de Miquel Barcelo, Zoran Music, Gerhardt Richter ou encore Eugène Carrière…

Serafino Macchiati, Le Visionnaire, 1904, Paris, Musée d'Orsay

Serafino Macchiati, Le Visionnaire, 1904, Paris, Musée d’Orsay

Paul Gauguin, Figure spectrale portant la main à son front ou Madame la Mort, 1890, Paris, Musée d'Orsay

Paul Gauguin, Figure spectrale portant la main à son front ou Madame la Mort, 1890, Paris, Musée d’Orsay

Léon Spilliaert, Le couple, vers 1902, Bruxelles, Musées royaux des Beaux Arts de Belgique

Léon Spilliaert, Le couple, vers 1902, Bruxelles, Musées royaux des Beaux Arts de Belgique

La dialectique de l’apparition/disparition se comprend différemment selon la sensibilité des artistes : Zoran Music, rescapé des camps de la mort, traduit sa vision de l’humanité mise en péril ; Gerhart Richter substitue au personnage le flou comme sujet de la peinture (flou matriciel, riche de toutes les possibilités de l’imaginaire) ; Eugène Carrière étale la matière et diffuse ses personnages dans la toile afin de créer une atmosphère d’intimité telle que la produit le souvenir.

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Collection Robert et Lisa Sainsbury

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Collection Robert et Lisa Sainsbury

Louis LeBrocquy, Study of Self, 1994

Louis LeBrocquy, Study of Self, 1994

Gerhart Richter, Portrait de Dieter Kreutz, Kunstsammlung aus nordrhein-westfalen, Aachen

Gerhart Richter, Portrait de Dieter Kreutz, Kunstsammlung aus nordrhein-westfalen, Aachen

En photographie, on citera le travail incontournable de Francesca Woodman, à laquelle j’ai déjà consacré un article, à relire ici.

Francesca Woodman

Francesca Woodman – House#3, Rhode Island – 1975-1976

Mais peut-on également sculpter un fantôme ? Quels effets de matière pour traduire l’immatérialité ?

Medardo Rosso propose des figures à la limite de l’apparition, encore prises dans la gangue de matière inerte dont elles sont issues. Ses personnages « vibrent » ainsi à travers la matière en gestation, et présentent une vitalité qui se dérobe sans cesse.

Medardo Rosso, Ecce Puer, 1906

Medardo Rosso, Ecce Puer, 1906

Enfin quel meilleur médium pour traduire l’opalescence et la fragilité du fantôme que le verre ? Karen LaMonte le manie à merveille. L’artiste fait entièrement disparaître le corps, ne laissant que le vêtement encore gonflé des formes de la chair. Le vêtement comme lambeau d’être prend alors son autonomie. Il est peut-être bien plus que le substitut d’un corps disparu…

Karen LaMonte, Dress with Shawl, 2004, verre

Karen LaMonte, Dress with Shawl, 2004, verre

Enfin, clin d’œil aux très nombreuses représentations – artistiques, littéraires, cinématographiques – du fantôme se manifestant à travers un miroir, l’oeuvre Lark Mirror, Hysteria, fait aussi appel aux théories de l’hystérie et du délire de persécution, développées dès la fin du XIXème siècle.

Karen LaMonte, Lark Mirror - Hysteria, 2008, verre

Karen LaMonte, Lark Mirror – Hysteria, 2008, verre

Le reflet de jeune femme à la fois séductrice, énigmatique et inquiétante, serait donc la manifestation d’une hallucination… la nôtre ? A moins qu’ « ON » ne nous guette vraiment… Et le spectateur face à cette œuvre ne manquera pas de ressentir quelque frisson…

Pour les amateurs de littérature, voici quelques idées de lectures (à consommer idéalement au coin du feu par une nuit d’orage !) :

  • Henri James, le tour d’écrou
  • Oscar Wilde, le fantôme de Canterville
  • Herbert George Wells, l’homme invisible
  • Edith Wharton, le triomphe de la nuit

Pour terminer, un poème tout en silences et profondeurs nocturnes, évoquant selon moi le glissement d’un être vers des mondes éthérés :

« Des cieux surabondants d’étoiles prodiguées
Mettent leur faste au-dessus de l’affliction. Au lieu de pleurer
Dans les oreillers,
Lève tes yeux pleins de larmes. C’est ici déjà, à partir de ton visage
En pleurs,
De ton visage qui s’achève,
Que l’univers impérieux commence et se
Propage. Qui brisera,
Si c’est dans cette direction que tu te presses,
Le courant ? Personne. Sauf toi,
Si soudain tu te mettais à lutter contre l’orientation puissante
De ces astres vers toi. Respire.
Respire l’obscur de la terre et de nouveau
Lève les yeux ! De nouveau. Légère et sans visage
La profondeur d’en haut s’appuie sur toi. L’indifférent
Visage contenu dans la nuit prête au tien de l’espace. »

Rainer Maria Rilke, Poèmes à la nuit, 1913

« Car je suis en train de me dissoudre »

« J’ai beau faire du bruit, tu ne m’en entendras pas mieux :
Ne me sentiras tu pas rien que parce que je suis ?
Envoie, envoie ta lumière ! Fais que les étoiles me considèrent
Davantage. Car je suis en train de me dissoudre. »

C’est en relisant ces vers de Rainer Maria Rilke, extraits des Poèmes à la Nuit (1913), que j’ai repensé à l’artiste Francesca Woodman. Jeune photographe disparue très tôt (elle s’est suicidée à l’âge de 22 ans), son travail tout entier témoigne d’une lutte désespérée pour « être ».

Ses photographies, majoritairement des autoportraits, sont l’illustration d’une véritable quête de soi. Non pas tant d’une identité (« qui suis-je ») que d’une présence (« suis-je ? »). Son oeuvre est un appel au regard d’autrui comme facteur d’authentification : on la voit, elle existe donc… Or, justement, ses photographies montrent très souvent une jeune femme en train de se dissoudre… Elle perd littéralement sa substance, son être lui échappe.

Francesca Woodman - House#3, Rhode Island - 1975-1976

Francesca Woodman – House#3, Rhode Island – 1975-1976

Pour moi, les oeuvres de Woodman sont la plus sublime illustration de cette tragique question posée par Rilke : « ne me sentiras tu pas rien que parce que je suis ? ». Mais non, car l’être humain, fondamentalement auto-centré, est oublieux de l’autre…

Le travail de Francesca Woodman accorde en outre une importance cruciale à l’environnement. Il s’agit le plus souvent de scènes d’intérieur. De nombreuses photographies prennent place dans une maison délabrée de Rhode Island. Ce qui s’y joue est très intéressant : en effet, Woodman se fond dans le décor. Elle est absorbée par les surfaces planes (sols, murs). Selon notre expression française, elle « fait tapisserie »…

Francesca Woodman - From Space 2 series, Providence, Rhode Island - 1977

Francesca Woodman – From Space 2 series, Providence, Rhode Island – 1977

« Faire tapisserie », comme l’illustre bien l’œuvre ci-dessus, c’est à la fois devenir transparent et être chosifié. État sclérosant qui détruit tout espoir d »‘être ».

Par ailleurs, ce papier peint à moitié effrité, dont le découpage très esthétique évoque des ailes de papillons ou bien des feuilles mortes, et que Woodman rabat sur elle, semble l’engloutir (au sens anatomique du terme). Notre artiste évoque ici tous les fantasmes relatifs à la maison comme espace dévorant. N’oublions pas en effet que les contes, depuis au moins les frères Grimm et Charles Perrault, nous abreuvent de maisons/châteaux dont nul n’est revenu vivant, et dont les héros devront triompher… Nombreux également, les jeux vidéos et films d’horreur utilisant l’image de la maison en ruines comme préfiguration de l’état dans lequel seront plongés ses habitants (les papiers peints déchiquetés, les sols jonchés de gravats évoquent la blessure). Maison prison, maison tombeau donc.

Toutefois chez Woodman la maison n’est pas uniquement négative. Elle est aussi baignée de lumière, elle a ses ouvertures sur l’extérieur. Il s’agit d’un cocon protecteur, qui a son revers cependant puisqu’il l’isole des autres et l’enferme dans l’invisible. Enfin, si la maison absorbe Woodman, c’est qu’elle en est un prolongement : la maison ruinée métaphorise l’artiste.

Francesca Woodman - Sans Titre, New York - 1979-1980

Francesca Woodman – Sans Titre, New York – 1979-1980

J’apprécie tout particulièrement cette dernière œuvre où l’artiste met sur le même plan trois surfaces : le mur, le dos, et le squelette de poisson. Tout se redouble : la colonne vertébrale trouve son écho formel dans les arêtes de poisson, que l’on retrouve à la verticale sur le mur, ainsi que dans les motifs de la robe. L’œuvre est donc structurée par deux axes perpendiculaires. Cette géométrie n’en rend que plus gracieux et sensuel ce corps au combien féminin, qui, dans la photographie, a trouvé remède à la disparition.

Pour (presque) tout savoir sur Francesca Woodman, je vous conseille la lecture de « Francesca Woodman« , de Chris Townsend, aux éditions Phaidon.