La femme guerrière dans la fiction

En fantasy et science-fiction, la femme guerrière est moins évidente que son pendant masculin. Qu’en est-il de sa représentation ; fantasmes, stéréotypes ou modernité ? Je vous propose une petite sélection de différents profils de guerrières rencontrés pendant mes lectures.

Luis Royo, Nine tongues and a tear

Luis Royo, Nine tongues and a tear

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« Comme une merde au soleil »

Jusqu’au début du 20ème siècle, la pensée misogyne est courante et même banale. Aussi, lorsque Robert Burton, écrivain du 17ème siècle, énumère avec un malin plaisir les expressions de la laideur, c’est à travers une description de la femme, dont l’amant est (heureusement) aveugle aux défauts. En voici quelques lignes aussi mordantes qu’hilarantes :

« L’amour est aveugle, pour reprendre le dicton […] Tous les amoureux admirent leur maîtresse même si elle est difforme de sa personne, laide, ridée, boutonneuse, le teint blême, rougeaud, jaunâtre, tanné, cireux […] qu’elle est chauve, qu’elle a des yeux de bœuf, chassieux, ou hagards, qu’elle a une face de chat écrasé, ou la tête de travers, lourde, pendante, les yeux enfoncés, cernés de jaune ou de noir, ou qui louchent, la bouche qui va d’une oreille à l’autre […] une barbe de sorcière, l’haleine qui empuantit tout alentour […] le téton en cruche à eau, ou à l’inverse pas de tétons du tout […] qu’elle a la taille fine comme une vache à lait, qu’elle a la goutte, les chevilles qui débordent des chaussures, qu’elle sent des pieds, qu’elle est couverte de vermine, qu’elle est contre nature, un vrai monstre, un gnome raté, que tout son être est répugnant, […] qu’elle est une bonbonne, un laideron, un limaçon, une barrique, une grosse truie, un épouvantail, un squelette ambulant, une maraude […] et qu’à tes yeux elle est comme une merde au soleil, que rien au monde ne te ferait trouver attirante et qui t’inspire même de la haine et du dégoût ; tu voudrais lui cracher à la figure […] c’est […] une souillon, une garce, une péronnelle, une méchante gueuse, sale, puante et bestiale comme un bouc, malhonnête avec ça, obscène, vulgaire, servile, ordurière, sotte, ignorante, acariâtre […] ; qui s’amourache d’elle l’admire en dépit de tout. »

Robert Burton, Anatomie de la mélancolie, 1621

Quentin Metsys - Vieille femme grotesque - 1525/30

Quentin Metsys – Vieille femme grotesque – 1525/30

La satire à l’encontre de la femme a fait florès au moyen-âge et à la renaissance, en témoigne ce sonnet de Rustico Filippi, qui dépeint la femme comme une immondice. Tant d’ardeur dépréciative se solde par un effet comique des plus réussis :

« Où que tu sois, tu emportes tes chiottes,
Comble de puanteur, vieille bougresse,
Tant que quiconque à tes côtés se tient
Le nez bouché et fuit sans plus tarder.

Le tartre de tes dents sort des gencives,
Qu’a infecté ton haleine fétide ;
Toute latrine embaume le cyprès
Auprès de ton odeur, tant elle est forte.

Car on croirait que mille tombes s’ouvrent
Quand tu ouvres le groin ; purge-toi donc
Ou cloître-toi, qu’on ne te sente plus

C’est pour cela que tu fais peur au monde ;En toi je crois que renarde mis bas,
Telle est ta puanteur, truie répugnante. »

Rustico Filippi, Sonnets, XIIIème siècle

Enfin si l’on remonte à l’antiquité, on verra que la virulence à l’encontre des femmes n’était pas moindre :

« Tu as vu, Vétustilla, trois cents consuls et tu n’as plus que trois cheveux et quatre dents, tu as une poitrine de cigale, une jambe et un teint de fourmi, ton front offre plus de plis que ton manteau et tes seins sont pareils à des toiles d’araignée. Comparée à ta bouche béante, la gueule du crocodile du Nil paraît plus étroite; plus mélodieux que ta voix est le coassement des grenouilles de Ravenne, plus doux le bourdonnement des moustiques de la Vénétie. Tu y vois autant que la chouette au matin et tu répands la même odeur que le mâle de la chèvre ; tu as le croupion d’une cane maigre, et un vieux philosophe cynique ne pourrait rivaliser avec les os de tes parties intimes. […] Après deux cents veuvages tu as encore l’audace de rêver mariage et tu as la folie de vouloir qu’un homme ait envie de tes cendres. […] il n’y a aucune torche funéraire qui soit faite pour entrer dans ce vagin décrépit. »

Martial, Épigrammes, Ier siècle

Vieille femme avec un panier - Marbre grec - II siècle avant J.-C.

Vieille femme avec un panier – Marbre grec – II siècle avant J.-C.

Ne nous y trompons pas, les réflexions sur la laideur sont loin de se cantonner à la femme. Hommes, monstres, démons, étrangeté, torture, luxure, kitch… : toute l’histoire de la pensée sur la laideur est décryptée avec brio dans le livre d’Umberto Eco « Histoire de la laideur« , que je vous conseille très vivement.

A lire également pour approfondir cette thématique : Véronique Nahoum-Grappe, « Beauté et laideur : histoire et anthropologie de la forme humaine« .
L’Article est consultable ici : http://www.revue-chimeres.fr/drupal_chimeres/files/05chi08.pdf

Dans la baignoire

Trois œuvres où la baignoire occupe une place centrale. Trois techniques différentes : une sculpture, une peinture, une photographie. Trois visions différentes de la sensualité et de l’intimité.

Edgar Degas - Le tub - 1886/89

Edgar Degas – Le tub – 1886/89

Chez Degas, nous avons une sensualité très lascive. La sculpture, très libre, se veut un exutoire aux mœurs étriquées du temps et aux freins sociaux en matière de sexualité. Le spectateur peut ici se délecter en tant que voyeur. La sexualité explose, elle n’est plus retenue comme dans les peintures de danseuses – réputées à l’époque pour leur morale douteuse et leur vénalité, pensons à ce sujets aux critiques émises à l’époque sur sa sculpture de la Petite Danseuse – ou dans certains nus à la toilette beaucoup plus sages.

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Les femmes sans tête

Si le visage est l’expression du moi, le siège d’une identité et d’une émotion, le corps est le siège de la sensation. Dès lors, que dire de ces femmes sans tête qui parsèment l’art ?

La femme sans tête, sans visage, n’est plus qu’un pur objet de désir. Cette amputation, qui pourrait mettre en marche des mécanismes de répulsion, ne fait qu’accentuer le caractère charnel du corps féminin, comme ici chez Max Ernst.

Ernst Puberté proche pléiades

Max Ernst – La Puberté proche ou les Pléiades – 1921

Les artistes peignant des femmes sans tête facilitent plus que jamais la projection sexuelle puisqu’il n’y a plus de vis-à-vis pour intimider l’homme et lui opposer une conscience en lieu et place de l’objet qu’il désire posséder. La femme sans tête est donc manifestation d’un fantasme. On notera toutefois qu’il existe assez peu de représentations de femmes sans tête, la figure monstrueuse de l’acéphale ne ressurgissant (après les illustrations des mythes gréco-romains et les figures de grotesques au moyen-âge) qu’au 20ème siècle et s’appliquant souvent au genre masculin.

L’expression la plus aiguë de cette aspiration masculine à l’objet-corps remonte très certainement à l’Origine du Monde de Gustave Courbet.

Courbet Origine du monde

Gustave Courbet – L’origine du monde – 1866 – Musée d’orsay

Ici, la femme est réduite à un sexe, un ventre et une ébauche de poitrine. On lui dénie le visage. Négation d’autrui, de sa capacité à penser, à décider. Car le désir, fondamentalement, s’impose. Cette femme allongée, offerte, illustre l’obsession atavique des hommes pour la soumission du corps féminin.

Or ce fantasme du corps soumis s’accompagne de celui d’un esprit tout aussi dompté. Quelle meilleure façon d’étouffer toute velléité de résistance chez la femme qu’en lui ôtant la tête ? C’est ce que transcrit à la lettre le mythe de Lustucru.

Non pas le père des pâtes éponymes, mais le docteur Lustucru, dont le nom est issu de « l’eusses-tu cru ». Depuis au moins le 17ème siècle, la tradition populaire véhicule l’image d’un atelier où le docteur Lustucru pratique l’art de transformer et de « reformater » la tête des femmes. La légende de ces gravures dit : « l’eusses tu cru que l’on puisse changer la tête des femmes ? ».

Lustucru art populaire

L’enseigne de Lustucru – Gravure du 19ème siècle

Dans cet atelier, le docteur, qui tient en fait bien plus du forgeron, s’emploie à scier les têtes, à mettre du plomb dans la cervelle des femmes, à leur raboter toutes les pensées qui « dépassent de leur tête » bien malgré leurs époux.

Comme le dit la légende : « céans maître Lustucru a un secret admirable […] pour reforger et repolir sans faire mal ni douleur les têtes des femmes acariâtres, criardes, diables, enragées, fantasques, glorieuses, hargneuses, lunatiques, revêches, méchantes, obstinées… » et ainsi de suite sur plus de 4 lignes. La légende de cette gravure vante en outre la grande renommée de cette boutique, obligée d’ouvrir 24h/24 :

« Vous, pauvres, malheureux que l’esprit lunatique des femmes d’à présent fait toujours enrager, et qui ne croyez pas les voir jamais changer, amenez les ici dans notre boutique. De quelque qualité que leur tête puisse être, nous y mettrons si bien la lime et le marteau, que la lune en son plein fut-elle en leur cerveau, au sortir de chez nous vous en serez le maître. Notre boutique aussi n’est jamais déserte, on y voit aborder de toutes nations, toutes sortes d’états et de conditions, jour et nuit en tous temps elle demeure ouverte. »

Ces récits populaires visent à exorciser la peur ou du moins la gêne face à une femme qui s’affirme progressivement (les salons des dames bien fréquentées, la mode des précieuses, dont Molière avait déjà fait la satire…). La femme est d’ailleurs, dès le 17ème siècle, très souvent représentée comme celle qui « porte la culotte » dans le ménage, autre représentation populaire dont l’expression nous est restée.

Terminons sur une autre représentation cathartique, celle de Judith peinte en 1901 par Gustav Klimt.

Gustave Klimt Judith

Gustav Klimt – Judith I – 1901 – Österreichische Galerie Belvedere, Vienne

Il s’agit d’une femme sans tête en quelque sorte dissimulée. De fait, le large collier de chien qu’elle porte se fond avec le papier peint doré de l’arrière-plan et sectionne le cou de Judith. Lorsque notre regard englobe la totalité de l’œuvre, la femme nous paraît bien décapitée, la tête suspendue au dessus du tronc. Les yeux mi-clos traduisent son agonie.

L’oeuvre de Klimt dépeint deux têtes coupées : celle d’Holopherne, visible en bas à droite dans les mains de Judith, et celle de ladite jeune femme. Pour la petite histoire, Holopherne est un général de Nabuchodonosor, envoyé assiéger la ville juive de Béthulie au 6ème siècle avant notre ère. Judith décide de sauver sa ville. Très séduisante, elle s’introduit dans le campement d’Holopherne et le subjugue très rapidement. Au moment où il s’y attend le moins, elle le décapite avec l’aide de sa servante.

Le mythe de Judith et Holopherne dépeint une femme envoûtante mais traîtresse, dangereuse castratrice. Il trouve son écho dans les récits bibliques de Salomé demandant la tête de Saint Jean Baptiste, et dans celui de Samson et Dalila (cette dernière ne fait que couper les cheveux de Samson, mais il s’agit bien de castration puisque les cheveux sont la source de la virilité de Samson).

Pour revenir à Klimt, on voit dans sa Judith I qu’il sert à la jeune femme le même traitement qu’à Holopherne. Mais Judith décapitée est une vision à la fois cathartique et ambivalente. Elle transpire l' »inquiétante étrangeté » comme dirait Freud. Elle reste en tous cas à jamais fatale, dans tous les sens du terme.

Mon prochain article se fera le reflet inversé de celui-ci :  j’y aborderai les têtes sans corps, avec en « guest-star » une autre femme fatale, Méduse…