Tristesse est un mot facile à inclure dans le vide

Tristesse (c)SophieBlanchard2007

Tristesse (c)SophieBlanchard2007

Voici les lignes que j’écrivais à 16 ans, minée par une scolarité pénible. Elève brillante, j’ai en effet subi la persécution de mes camarades, de la primaire à la fin du lycée.

S’il n’est pas dans mes habitudes de partager mes expériences personnelles, il s’agit ici d’évoquer quelques points qui ont trouvé un écho dans mes recherches en littérature et en histoire de l’art.

L’expérience de la souffrance à l’école est malheureusement trop commune de nos jours. Toutefois, ce ne sont pas les vexations qui sont les plus violentes, mais leur négation. Autrement dit quand les acteurs, mais aussi les témoins, refusent de reconnaître à autrui son droit à la souffrance.

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Mortelle extase

André Breton écrivait en 1928, dans Nadja : « la beauté sera convulsive ou ne sera pas ». Or la convulsion est justement ce mouvement qui rapproche deux états a priori antagonistes : l’extase et l’agonie. La convulsion trahit l’intensité d’une sensation qui mêle douleur et plaisir.

Ce thème bien connu de la complémentarité Eros/Thanatos, de l’amour et de la mort, a été exploité avec fièvre depuis l’origine de l’art. Il suffit de penser aux antiques grecs et romains représentant des hommes à l’agonie, aux Esclaves de Michel-Ange, aux innombrables représentations de Saint Sébastien ou du Christ en Croix où la douleur met le corps à merci et en révèle toute la sensualité…

Michel Ange - Esclave mourant - 1513-1516 - Musée du Louvre

Michel Ange – Esclave mourant – 1513-1516 – Musée du Louvre

Le Bernin - Saint Sébastien (détail) - 1616-1618- Musée Thyssen Bornemisza

Le Bernin – Saint Sébastien (détail) – 1616-1618- Musée Thyssen Bornemisza

Quant aux représentations de la jouissance sexuelle, ne décrivent elles pas à leur tour un corps abandonné, « agonisant » de plaisir ? On montre plus souvent le corps après l’acte, exténué, immobile, peut-être trépassé. Pensons par exemple à Balthus. Un de ses nus allongés s’intitule d’ailleurs « La victime« , faisant donc affleurer les registres du viol et du meurtre.

Balthus - La victime - 1938

Balthus – La victime – 1938

Voici à présent deux sculptures jouant à plein sur l’indétermination entre vie et mort, entre douleur et plaisir. Deux femmes allongées, deux esthétiques et deux propos différents, mais une même question…

Le Bernin - Tombeau de Beata Ludovica Albertoni - 1671-1674 - Rome

Le Bernin – Tombeau de Beata Ludovica Albertoni – 1671-1674 – Rome

Le Bernin - Tombeau de Beata Ludovica Albertoni - Détail

Le Bernin – Tombeau de Beata Ludovica Albertoni – Détail

Chez Le Bernin, il s’agit d’un gisant, représentation d’une jeune femme mourante, mais bienheureuse, comme le désigne le titre en italien par le mot de « Beata ». Plus précisément ce « beata » nous indique une jeune femme béate…d’extase. La légende veut en effet qu’une révélation divine l’ait saisie au moment de son agonie, et remplie d’un « plaisir » sacré. Il s’agit donc d’une transe divine… qui, quoiqu’on en dise, se manifeste sous tous les atours de l’orgasme. Trouble volontairement entretenu, l’extase étant à l’époque un prétexte fort en usage pour représenter l’émoi sexuel. La façon dont Ludovica se touche, pressant son habit dans un bouillonnement de tissu extraordinairement charnel, rappelle certes un geste du saisissement au contact du divin, mais aussi le spasme amoureux. Enfin, ce geste rappelle aussi celui des personnes blessées, à l’arme blanche ou par balle, et qui effleurent leurs blessures, tâtent le sang qui commence à en couler et cherchent à le retenir…
L’oeuvre de Bernin relie donc ces deux dualités centrales dans la pensée artistique : amour et mort, sacré et profane.

Alberto Giacometti - Femme égorgée - 1932-1933 - Centre Pompidou

Alberto Giacometti – Femme égorgée – 1932-1933 – Centre Pompidou

A l’inverse (pourrait-on croire), une oeuvre moderne de Giacometti. Cette femme égorgée, fortement stylisée, n’a plus de visage pour trahir ses sensations. Reste donc la convulsion du corps. Arquée sur ses pattes (car ce ne sont plus des jambes), les bras contorsionnés, le cou trop long retombant en arrière, cette « femme » a tout d’un insecte écrasé. Sur le dos, encore agitée par quelques tremblements incontrôlés, la bête s’apprête à crever. L’animal crève. L’homme, plus noble, meurt, comme c’est le cas pour Ludovica Albertoni. Or ici la femme retourne à l’état animal, qui plus est à un état que d’aucuns jugent dégoûtant, celui du rampant, de la bestiole indésirable. Giacometti montre donc comment la mort, et plus sûrement la crispation de la douleur fait déchoir l’homme, le fait retourner à la bestialité. Or n’est ce pas le même phénomène lors du coït ? La position de cette femme le suggère en effet…
Nos origines refont donc surface lorsque la raison cède à la sensation.
Si Giacometti partage avec Bernin la tension amour/mort, il ne pose plus comme son prédécesseur l’alternative (voire la non-alternative) divin/profane, mais homme/animal. Un questionnement impensable au 17ème siècle, devenu central depuis la révolution darwinienne.

Pour aller plus loin, quelques repères bibliographiques :

  • Georges Bataille, Les Larmes d’Eros, 1961
  • Georges Bataille, L’érotisme, 1957
  • André Breton, Nadja, 1928
  • Karim Ressouni-Demigneux, Saint Sébastien, 1990