L’art du portrait : le visage en question #4

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L’identité, au-delà de la personnalité, comprend le genre et la nature. Or le portrait se permet toutes les dénaturations. La peinture institue en effet un mouvement d’abstraction au sein duquel se produit une réorganisation des formes. Dès lors, l’imaginaire du peintre fait ressortir la déformation de l’être. Non seulement le portrait produit une torsion plastique, mais il montre aussi ces pulsions et autres caractères animaux qui « déforment » l’homme. Celui-ci s’efface alors devant ses instincts. Le portrait évoque le « monstrueux » et l’anormal à travers la représentation d’êtres hybrides.

Francis Bacon, Study after Velasquez, 1950, collection particulière

Francis Bacon, Study after Velasquez, 1950, collection particulière

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L’art du portrait : le visage en question #3

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Le terme « être » évoque une présence vivante, matérialisée en un corps, support d’une identité qui nous apparaît, dès lors que l’on veut la saisir, multiple, mouvante, et donc insaisissable. Contrairement à ce que laissent entendre leurs significations, l’identité (du latin idem, désigne ce qui est tout à fait semblable ou qui demeure le même à travers le temps) et l’individualité (du latin indivuus, c’est-à-dire indivisible) ne sont ni précises ni fixes.

Leibniz déjà, dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain[1], distinguait deux formes d’identité pouvant se disjoindre à l’occasion d’un trouble psychique : l’identité réelle du soi, une identité inconsciente et purement physique, soit l’identité corporelle, et l’identité réfléchie du moi, soit l’identité psychique.

Les ethnologues et anthropologues nous font également remarquer qu’entre le moi intime qui transparaît dans le prénom et le moi social du nom de famille[2], entre l’identité à soi et celle perçue à travers le regard d’autrui, on ne s’y retrouve plus.

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L’art du portrait : le visage en question #2

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Notre société, en surexposant les individus, en développant un culte toujours plus prononcé de la mise à nu et du dévoilement de son intimité, provoque paradoxalement une « désertion sociale » comme le note Gilles Lipovestsky, un désintérêt pour ce trop-plein de visible et une rupture avec tout autre que soi. Notre société a poussé le particularisme tellement loin que « plus la subjectivité est sollicitée, plus l’effet est anonyme et vide[1] ».

Or, d’un corps ou d’un visage particulier, l’artiste cherche justement à tirer l’universel (consciemment ou non).

Alberto Giacometti, Isaku Yanaihara, 1956, Art Institute, Chicago

Alberto Giacometti, Isaku Yanaihara, 1956, Art Institute, Chicago

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Tristesse est un mot facile à inclure dans le vide

Tristesse (c)SophieBlanchard2007

Tristesse (c)SophieBlanchard2007

Voici les lignes que j’écrivais à 16 ans, minée par une scolarité pénible. Elève brillante, j’ai en effet subi la persécution de mes camarades, de la primaire à la fin du lycée.

S’il n’est pas dans mes habitudes de partager mes expériences personnelles, il s’agit ici d’évoquer quelques points qui ont trouvé un écho dans mes recherches en littérature et en histoire de l’art.

L’expérience de la souffrance à l’école est malheureusement trop commune de nos jours. Toutefois, ce ne sont pas les vexations qui sont les plus violentes, mais leur négation. Autrement dit quand les acteurs, mais aussi les témoins, refusent de reconnaître à autrui son droit à la souffrance.

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« Car je suis en train de me dissoudre »

« J’ai beau faire du bruit, tu ne m’en entendras pas mieux :
Ne me sentiras tu pas rien que parce que je suis ?
Envoie, envoie ta lumière ! Fais que les étoiles me considèrent
Davantage. Car je suis en train de me dissoudre. »

C’est en relisant ces vers de Rainer Maria Rilke, extraits des Poèmes à la Nuit (1913), que j’ai repensé à l’artiste Francesca Woodman. Jeune photographe disparue très tôt (elle s’est suicidée à l’âge de 22 ans), son travail tout entier témoigne d’une lutte désespérée pour « être ».

Ses photographies, majoritairement des autoportraits, sont l’illustration d’une véritable quête de soi. Non pas tant d’une identité (« qui suis-je ») que d’une présence (« suis-je ? »). Son oeuvre est un appel au regard d’autrui comme facteur d’authentification : on la voit, elle existe donc… Or, justement, ses photographies montrent très souvent une jeune femme en train de se dissoudre… Elle perd littéralement sa substance, son être lui échappe.

Francesca Woodman - House#3, Rhode Island - 1975-1976

Francesca Woodman – House#3, Rhode Island – 1975-1976

Pour moi, les oeuvres de Woodman sont la plus sublime illustration de cette tragique question posée par Rilke : « ne me sentiras tu pas rien que parce que je suis ? ». Mais non, car l’être humain, fondamentalement auto-centré, est oublieux de l’autre…

Le travail de Francesca Woodman accorde en outre une importance cruciale à l’environnement. Il s’agit le plus souvent de scènes d’intérieur. De nombreuses photographies prennent place dans une maison délabrée de Rhode Island. Ce qui s’y joue est très intéressant : en effet, Woodman se fond dans le décor. Elle est absorbée par les surfaces planes (sols, murs). Selon notre expression française, elle « fait tapisserie »…

Francesca Woodman - From Space 2 series, Providence, Rhode Island - 1977

Francesca Woodman – From Space 2 series, Providence, Rhode Island – 1977

« Faire tapisserie », comme l’illustre bien l’œuvre ci-dessus, c’est à la fois devenir transparent et être chosifié. État sclérosant qui détruit tout espoir d »‘être ».

Par ailleurs, ce papier peint à moitié effrité, dont le découpage très esthétique évoque des ailes de papillons ou bien des feuilles mortes, et que Woodman rabat sur elle, semble l’engloutir (au sens anatomique du terme). Notre artiste évoque ici tous les fantasmes relatifs à la maison comme espace dévorant. N’oublions pas en effet que les contes, depuis au moins les frères Grimm et Charles Perrault, nous abreuvent de maisons/châteaux dont nul n’est revenu vivant, et dont les héros devront triompher… Nombreux également, les jeux vidéos et films d’horreur utilisant l’image de la maison en ruines comme préfiguration de l’état dans lequel seront plongés ses habitants (les papiers peints déchiquetés, les sols jonchés de gravats évoquent la blessure). Maison prison, maison tombeau donc.

Toutefois chez Woodman la maison n’est pas uniquement négative. Elle est aussi baignée de lumière, elle a ses ouvertures sur l’extérieur. Il s’agit d’un cocon protecteur, qui a son revers cependant puisqu’il l’isole des autres et l’enferme dans l’invisible. Enfin, si la maison absorbe Woodman, c’est qu’elle en est un prolongement : la maison ruinée métaphorise l’artiste.

Francesca Woodman - Sans Titre, New York - 1979-1980

Francesca Woodman – Sans Titre, New York – 1979-1980

J’apprécie tout particulièrement cette dernière œuvre où l’artiste met sur le même plan trois surfaces : le mur, le dos, et le squelette de poisson. Tout se redouble : la colonne vertébrale trouve son écho formel dans les arêtes de poisson, que l’on retrouve à la verticale sur le mur, ainsi que dans les motifs de la robe. L’œuvre est donc structurée par deux axes perpendiculaires. Cette géométrie n’en rend que plus gracieux et sensuel ce corps au combien féminin, qui, dans la photographie, a trouvé remède à la disparition.

Pour (presque) tout savoir sur Francesca Woodman, je vous conseille la lecture de « Francesca Woodman« , de Chris Townsend, aux éditions Phaidon.