Miroir, miroir

Le miroir est un objet très représenté dans l’histoire de l’art. Au-delà de sa singularité lorsqu’il déforme les traits (du Parmesan à Escher), des jeux de coquetterie (de Titien à Goya), des mises en abîme ou des échanges de regards (Van Eyck, Vélasquez) le miroir propose une véritable réflexion – c’est le cas de le dire – sur le Je et l’identité.

Selon l’acception commune, le miroir est un objet reflétant ce qui se trouve devant lui. Il permet de délivrer une identité, d’opérer un retour à soi.

Mais qu’en est-il des miroirs mensongers que l’on rencontre dans certaines œuvres d’art ?

René Magritte, La reproduction interdite, 1937, Rotterdam, Musée Boymans van Beuningen

René Magritte, La reproduction interdite, 1937, Rotterdam, Musée Boymans van Beuningen

Chez René Magritte, le miroir ne reflète pas la face, mais au contraire le dos du sujet. Le miroir nous propose alors la mise en abîme de ce que nous, spectateurs, voyons. Peut-être le personnage fait-il face à un tableau, tout comme nous ? Cependant, détail troublant, le rebord de la cheminée et le livre sont reflétés dans le tableau/miroir.

Paul Delvaux, le miroir, 1936

Paul Delvaux, Le miroir, 1936, collection particulère

Dans l’œuvre de Paul Delvaux, la femme fait bien face. Mais se fait-elle face à elle-même ? A une autre ? A une vision fantasmée d’elle-même ? Là encore, le miroir se confond étrangement avec un tableau.

Chez Gustaf Tenggren, le miroir ne reflète pas. Il a sa propre personnalité/identité, et c’est ici son visage qui transparaît en face de la marâtre de Blanche-Neige lorsqu’elle l’invoque pour lui demander conseil. On pourrait aussi avancer une seconde interprétation : ce visage glauque et cadavérique représente le côté cruel et laid de la reine. Dans ce cas, si on a bien un retour à soi, le miroir est entendu comme délivrant une vérité non physiologique mais psychologique.

L’œuvre de Kathleen Gilje joue aussi sur cette idée de part maléfique de l’être. L’artiste travaille en effet sur la notion de double. Son œuvre est en effet une re-production d’un tableau d’Ingres. Le résultat est donc un double dé-formé re-formé tant du point de vue du contenu que du contenant. Le titre suggère qu’il s’agirait du tableau original restauré, débarrassé de ses couches de peintures superficielles (c’est-à-dire celles à la surface). S’il n’en est rien, le doute introduit par l’artiste est toutefois bien présent !

Léon Spilliaert, Autoportrait au miroir 1908, Ostende Museum voor Schone Kunsten

Léon Spilliaert, Autoportrait au miroir 1908, Ostende Museum voor Schone Kunsten

Cette notion de doute fonde toute l’œuvre de Léon Spilliaert. Ce dernier est fort attaché à l’image de double obscur, comme on peut le voir dans cette œuvre. Plus exactement, Spilliaert présente sur le mode hallucinatoire un autoportrait déformé, image de ce que chaque patient atteint d’hystérie (terme qui au 19ème siècle recouvrait de nombreuses maladies mentales, dont la schizophrénie) doit éprouver.

Néanmoins, le cadrage étrange de cette œuvre pourrait nous faire douter que nous voyions un miroir avec son reflet. Le personnage ne serait-il pas plutôt devant le miroir ? Dans ce cas, rien ne s’y reflète, soit parce qu’il fait trop sombre, soit parce que le personnage n’a pas de consistance physique réelle…

Les implications sont labyrinthiques et on pourrait citer à titre de comparaison des créatures fantastiques comme le fantôme ou le vampire. L’un comme l’autre n’ont pas de reflet. Leur invisibilité tient en effet à leur nature faite de mensonge et de dissimulation.

Faisant écho à l’œuvre de Spilliaert, le travail de l’artiste contemporaine Karen La Monte porte sur l’hystérie. Cette affection, détectée notamment chez des jeunes femmes au 19ème siècle, et traitée par des figures telles que le professeur Charcot, a influencé les théories de Freud sur l’inquiétante étrangeté. Il s’agit d’un sentiment malsain de perte de repères (d’aliénation, au sens de transformation en quelque chose d’extérieur à soi) face à un objet inorganique.

Karen La Monte nous met fait à ce sentiment en nous proposant des miroirs en verre où se figent les reflets flous de jeunes femmes à l’expression angoissante.

Que nous présente l’artiste de nous-mêmes ? Sans doute rien de plus que ce que nous voudrons bien reconnaître, c’est-à-dire identifier, mot ayant racine commune avec identité

Pour terminer ce tour d’horizon, la toile de Dino Valls pousse la confusion un cran plus loin. Ici, non seulement le personnage se reflète de face dans le miroir bien qu’il lui tourne le dos, mais le miroir est également un tableau, puisqu’on peut y voir les bras et les mains d’un homme posant en costume en arrière-plan.

Par ailleurs, le tableau de Valls représente un moment critique ; le double de la jeune femme semble prêt à sortir du cadre pour l’attraper ou la pousser. Mais va-t-il le faire ou s’agit-il d’une illusion due à la perspective ? Son expression indéchiffrable nous déstabilise, tout autant que celle de la jeune femme en pied : est-elle consciente de ce qui se passe dans son dos ? Consent-elle au drame qui pourrait se jouer ou est-elle une victime totalement innocente ?

Mais comment peut-on être innocent de soi et de ses actions, même en se tournant le dos ? Dino Valls semble nous dire que notre nature profonde nous rattrape toujours

⇒ Pour aller plus loin :

Les œuvres citées s’inscrivent en contrepoint de la théorie du stade du miroir.

Développée notamment par Jacques Lacan, cette théorie psychanalytique explique un stade décisif dans la construction identitaire de l’enfant. Par le biais du miroir, l’enfant isole l’image de son corps de celles des autres corps (des parents en général), et s’identifie à celle-ci. Cette opération se fait à l’aide du regard de l’autre. L’enfant, en voyant son parent le reconnaître dans le miroir, se comprend alors Un.

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2 réflexions au sujet de « Miroir, miroir »

  1. Le miroir est très présent en littérature comme en peinture… Thème du double, de l’étrange, du fantastique, il engendre une atmosphère aussi de voyeurisme, à mon humble avis. Encore un bien intéressant billet! Merci pour ces présentations de peinture à travers ce thème! 🙂

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