Cette lumière – Pablo Neruda

Aujourd’hui je dédie le poème suivant à tous ceux qui s’y reconnaîtront.

Car comme Pablo Neruda, je me souviens, et je sais que l’obscurité de l’Autre est cousue d’étoiles.

Gerhard Richter, Sternbild, 1969, Musée Frieder Burda, Baden-Baden

Gerhard Richter, Sternbild, 1969, Musée Frieder Burda, Baden-Baden

Cette lumière de Ceylan me donna vie,
elle me donna mort alors que je vivais,
car vivre au centre d’un diamant c’est se former
à une école solitaire d’enterré,
c’est devenir soudain oiseau de transparence
ou araignée qui file le ciel et s’en va.

Il n’y a de pure lumière
ni d’ombre dans les souvenirs :
ils se sont faits cendre violâtre
ou pavé sale
de rue piétinée par les gens
qui sans cesse au marché sortaient entraient.

Et il est d’autres souvenirs : ceux-là qui cherchent à mordre encore
comme les dents de quelque fauve inassouvi.
Ils cherchent, rongent le dernier os, dévorent
ce long silence de ce qui en arrière est resté.

Et tout est resté en arrière, aurore et nuit,
le jour suspendu comme un pont entre les ombres,
les villes, les ports de l’amour et de la rancœur,
comme si la guerre avait envahi le magasin
et emporté l’une après l’autre toutes les marchandises
jusqu’à ce que le vent, traversant les portes béantes,
arrive sur les rayons vides
y faire danser les yeux de l’oubli.

Voilà pourquoi à petit feu surgit le jour,
surgit l’amour, le parfum d’un brouillard lointain,
pourquoi rue après rue la ville sans drapeaux
revient vibrer peut-être et vivre en sa fumée.

Heures d’hier qu’une vie
faufile comme une aiguille rouge de sang
entre les décisions sans cesse anéanties,
le choc illimité de la mer et du doute
et la palpitation du ciel, celle de ses jasmins.

Qui suis-je ? Celui-là ? Celui qui ne savait pas
sourire, et qui mourait de trop porter le deuil ?
Celui-là qui brandit le grelot et l’œillet
de la fête et renversa la chaire du froid ?

Il est tard, trop tard. Je poursuis, j’aligne
un exemple après l’autre, leur morale m’échappe,
car de toutes mes vies passées je suis absent
tout en étant aussi cet homme que je fus.

C’est peut-être la fin, la mystérieuse vérité.

La vie, la succession incessante d’un vide
remplissaient cette coupe de jour et de nuit
et l’éclat fut enseveli comme un prince d’antan
dans son propre linceul de minéral malade ;
nous sommes si lents, si tardifs que nous ne sommes pas :
oui, être et ne pas être c’est là toute la vie.

Je n’ai de mon passé que ces marques cruelles
mais ces souffrances-là me disent que j’existe.

Pablo Neruda, Cette lumière (extrait)

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