L’art du portrait : le visage en question #3

⇒ Lire les articles précédents : #1 ; #2

Le terme « être » évoque une présence vivante, matérialisée en un corps, support d’une identité qui nous apparaît, dès lors que l’on veut la saisir, multiple, mouvante, et donc insaisissable. Contrairement à ce que laissent entendre leurs significations, l’identité (du latin idem, désigne ce qui est tout à fait semblable ou qui demeure le même à travers le temps) et l’individualité (du latin indivuus, c’est-à-dire indivisible) ne sont ni précises ni fixes.

Leibniz déjà, dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain[1], distinguait deux formes d’identité pouvant se disjoindre à l’occasion d’un trouble psychique : l’identité réelle du soi, une identité inconsciente et purement physique, soit l’identité corporelle, et l’identité réfléchie du moi, soit l’identité psychique.

Les ethnologues et anthropologues nous font également remarquer qu’entre le moi intime qui transparaît dans le prénom et le moi social du nom de famille[2], entre l’identité à soi et celle perçue à travers le regard d’autrui, on ne s’y retrouve plus.

La principale caractéristique de l’identité, disons sa permanence, est son oscillation. Si une identité particulière est déjà insaisissable, qu’en est-il de l’âme, ce fantasme de la peinture, que l’on pourrait définir comme la totalité des identités d’un être ?

Oskar Kokoschka_Minona, 1944-1945, collection particulière

Oskar Kokoschka, Minona, 1944-1945, collection particulière

La singularité de l’individu est souvent concentrée dans la représentation du visage. Or comme le note Jean Clair : « le Moi est hors de Moi : il est dans autrui  », idée que reformule Jean-Luc Nancy lorsqu’il déclare que « mon propre visage est toujours absent à moi, porté en avant et invisible  ». Cette idée d’en-dehors et d’en-avant de soi est très intéressante et se retrouve chez de nombreux artistes qui, dans leurs portraits, traduisent cette façon que l’être a « d’errer, comme à l’avant incertain de soi », comme le disait Yves Bonnefoy.

Cette errance est évoquée chez tous les artistes de notre étude à travers ces deux formes d’incertitude picturale que sont le mouvement (tremblé, vibration ou encore distorsion) et l’étendue (étirement, dilatation, évaporation).

Ainsi Oskar Kokoschka, dès 1944-1945, dans son portrait de Minona, semble dépeindre l’apparence de la jeune fille à laquelle se superposerait un second visage, voile invisible que le peintre suggère à travers le bougé de la touche.

Zoran Music, Autoportrait, 1992, Galerie Claude Bernard, Paris

Zoran Music, Autoportrait, 1992, Galerie Claude Bernard, Paris

La forme du  nimbe chez Zoran Music représente quant à elle cette part du Moi qui lui échappe. Face à ce constat, l’individu est pensif voire inquiet.

Par ailleurs, cette apparition d’un Autre en Soi évoque le thème du double : sinon maléfique, du moins obscur, comme dans la nouvelle de Robert Louis Stevenson, L’étrange cas du Dr. Jekyll et de Mr. Hyde. Dans ce récit, Mr. Hyde n’est autre que le démon intérieur du Dr. Jekyll. S’il prend la forme d’un être autonome, abject et affranchi de toute morale, il n’est, comme l’avoue à la fin le Dr. Jekyll, pas un monstre usurpant la place de ce dernier, mais une facette refoulée d’un homme oppressé par les lois sociales.

Ici le double est le même, il est redoublement, il est, au final, un.

Mais dans le cas des maladies psychiques, telles que la schizophrénie, une scission s’opère à l’intérieur de l’individu qui se morcelle en de multiples identités inconscientes les unes des autres.

Miquel Barcelo, Autoportrait au bleu de travail, 1995, collection particulière

Miquel Barcelo, Autoportrait au bleu de travail, 1995, collection particulière

Ne serait-ce pas ce que Miquel Barcelo cherche à montrer dans son Autoportrait au bleu de travail ? Dans cette œuvre, un seul corps pour trois visages, trois facettes se partageant tour à tour le même support d’expression. Barcelo ne montre t-il pas la complémentarité des aspects animal et humain de l’homme, de l’instinct et de la raison ?

De façon différente, dans le cas de la psychose, l’être peut inventer un double n’ayant aucune réalité – double non incarné – comme le montre la nouvelle Le Horla écrite par Guy de Maupassant en 1887. La nouvelle explore la folie croissante d’un narrateur se croyant persécuté par un être surnaturel, le Horla, qu’il croît aspirer sa vie – en fait image du narrateur se consumant dans son délire.

Eugène Leroy, Autoportrait noir, 1961-1962,collection particulière

Eugène Leroy, Autoportrait noir, 1961-1962,collection particulière

Comme le note Bruno Gaudichon à propos du travail d’Eugène Leroy, si « le sujet s’impose quand il est lisible, il obsède lorsqu’il est recouvert[3] ». Et le peintre de dire à son tour que le sujet est le fantôme ou l’ombre de sa peinture. Il hante la toile.

L’ombre est cette absence présentifiée – absence de couleur, absence de corps – un inquiétant et obsédant être en creux. Ainsi l’ombre n’est pas néant mais virtualité.

Nous sommes donc au seuil d’un virement, dans un moment qui justement nous obsède par la suspension qu’il opère.

Gerhard Richter, Portrait Dieter Kreutz, 1971, Kunstsammlung aus Nordrhein-Westfalen, Aachen

Gerhard Richter, Portrait Dieter Kreutz, 1971, Kunstsammlung aus Nordrhein-Westfalen, Aachen

Chez Gerhard Richter, les figures sont floues et translucides. Ainsi le Portrait de Dieter Kreutz pourrait tout à fait représenter un esprit, tel que cherchaient à le susciter les spirites au 19è siècle : bienveillant, mystérieux, posé même, puisqu’à vrai dire il pose. Ici encore l’être obsède, il suscite  à l’extrême notre curiosité. Or le peintre ne fait que commencer l’invocation… au spectateur de la mener à bien.

L’identité se construit surtout  par rapport à autrui, elle repose sur la détermination de l’autre et la réalisation d’une différence par rapport à ce dernier. De nombreuses maladies psychiques affectent la reconnaissance d’autrui, entraînant par conséquent une impossibilité de se définir soi-même. Pensons à la maladie d’Alzheimer ou au trouble de la personnalité limite, qui se caractérise par une instabilité du sentiment du « moi » accompagnée d’une impossibilité à saisir la réalité d’autrui. L’être affecté de ce trouble est changeant, confus, incapable de contrôler et parfois même de reconnaître ses émotions, enfin incapable d’établir des relations avec autrui. Richter aurait-il entendu parler de ce trouble lorsqu’il déclare : « j’aime l’incertitude, l’infini et l’insécurité permanente  » ?

La prosopagnosie entraîne quant à elle l’incapacité à reconnaître les visages et à les différencier les uns des autres. Giacometti remarquait d’ailleurs que les visages se ressemblent tous, aveu d’une difficulté – universelle ici – à distinguer ce qui fait l’unicité d’autrui. Par ailleurs, un autre trouble de perception des visages a été mis en lumière par le psychologue Robert Yin[4] : l’effet déstabilisant de l’inversion verticale d’une image du visage.

Georg Baselitz, Group 11, Red Elke and bottle, 1978, collection particulière

Georg Baselitz, Group 11, Red Elke and bottle, 1978, collection particulière

Les portraits de Georg Baselitz jouent sur ce phénomène : non seulement les traits distinctifs s’y effacent, mais le renversement perturbe nos perceptions.

Dans sa toile Red Elke and Bottle, l’isolement de la tête, qui plus est retournée, produit une confusion perceptive, renforcée par la taille de l’œuvre. En effet, la toile mesure 2 mètres 50 de haut. Le visage a alors toutes les chances d’être vu de près par le spectateur et d’échapper de prime abord à la reconnaissance visuelle. Enfin, l’association énigmatique de l’objet au visage déconcerte et retarde l’identification visuelle.


[1] Leibniz, Gottfried Wilhelm, Nouveaux Essais sur l’entendement humain, livre II, chapitre XXVII

[2] Jean-Marie Benoist, « Facettes de l’identité », in Lévi-Strauss, Claude (dir.), L’identité, Paris, Grasset, 1977

[3] Bruno Gaudichon, « Eugène Leroy est dans la peinture », in De Chassey, Eric, Gaudichon, Bruno, Eugène Leroy. Autoportrait, Paris, Gallimard, 2004, p.9

[4] Yin, Robert, “Looking at upside down faces”, Journal of Experimental Psychology, vol. 81, juillet 1969, p.141–145.

Pour aller plus loin :

⇒ Lire l’article suivant

Publicités

7 réflexions au sujet de « L’art du portrait : le visage en question #3 »

  1. Ping : L’art du portrait : le visage en question #2 | La Labyrinthèque

  2. Ping : L’art du portrait : le visage en question #4 | La Labyrinthèque

  3. Ping : L’art du portrait : le visage en question #5 | La Labyrinthèque

  4. Ping : L’art du portrait : le visage en question #6 | La Labyrinthèque

  5. Ping : L’art du portrait : le visage en question #7 | La Labyrinthèque

  6. Ping : L’art du portrait : le visage en question #8 | La Labyrinthèque

  7. Ping : L’art du portrait : le visage en question #9 | La Labyrinthèque

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s