L’art du portrait : le visage en question #1

Durant mes études supérieures, j’ai écrit un mémoire sur la représentation du visage dans les portraits peints du 20è siècle, en m’interrogeant sur son altération (en particulier à travers les procédés d’effacement et de recouvrement).

Après avoir élagué, dépoussiéré, nettoyé, maudit, lustré ce texte, je vous le fais partager à travers une série d’articles.

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Miquel Barcelo, Autoretrat Fumat, 2010

Tout portrait fait état d’une absence. Il donne en effet à voir l’absence du modèle et son remplacement par une représentation picturale. Dès l’origine mythique du dessin, l’image semble destinée à rappeler l’absent : au 1er siècle, Pline rapporte ainsi le mythe de Dibutade, jeune fille traçant sur un mur le profil du visage de son amant qui part à la guerre. Au 20ème siècle, si le portrait continue de rappeler l’absent, il insiste sur l’absence elle-même.

Dans la seconde moitié du 20ème siècle, le portrait est sans cesse réexaminé et reformulé, en particulier avec l’arrivée des nouvelles technologies (vidéo, numérique…). De façon générale, l’art opère un grand mouvement de disparition et de dématérialisation dans la représentation. L’avènement de l’ère conceptuelle a apporté de nouvelles démarches fondées sur l’objectivité, sur une distanciation des artistes par rapport à l’œuvre et au faire, sur la prééminence de l’invisible, de l’idée, voire dans certains cas, de l’absence d’idée.

Ces comportements sont en partie liés à l’actualité de notre société : le monde occidental est submergé d’images au point qu’elles en deviennent vaines. Gavés de corps, de beautés archétypales, d’apparitions glorieuses, nous flirtons en permanence avec l’overdose. Ce trop-plein alimenté par le cinéma, la publicité, la télévision et autres médias, provoquerait dans l’art une réaction opposée, une mise en absence des corps et des êtres à fin de respiration.

Est-ce à dire qu’il faudrait revenir vers la pureté du vide ? Or le trop-plein est en lui-même vide, il est trou noir, absorbant et absentant. L’individualité semble s’effacer devant les masses, la subjectivité est menacée. L’effacement des figures dans le portrait joue donc sur l’ambiguïté d’un visible à la fois désiré et repoussé.

La disparition du sujet (la personne représentée), nous étonne car elle met en échec notre conception ordinaire du portrait. En mettant en exergue un repli du visible, certains portraits pointent la violence de la disparition dans notre société : guerres, maladies, suicides, fugues, et toutes formes d’éloignement et de rupture de contact.

Picturalement, l’absence se traduit par une distance instaurée entre le sujet et le spectateur. La séparation s’opère avant tout au niveau du regard.

Paul Cézanne, Mme Cézanne au chapeau vert, 1891-92, Barnes Foundation, Lincoln University, Philadelphia

Paul Cézanne, Mme Cézanne au chapeau vert, 1891-92, Barnes Foundation, Lincoln University, Philadelphia

Dans cette œuvre de Cézanne, le regard vide, presque énucléé, de Madame Cézanne ne peut établir aucun contact avec l’œil du spectateur. Les contours de la figure se brouillent : la manière dont Cézanne brosse la touche tend à uniformiser le fond et le sujet, homogénéité rejouée par le dégradé des couleurs, qui, du papier peint, se transmettent aux vêtements et même à la peau de notre sujet.

Lovis Corinth, Portrait du peintre Bernt Grönvolt, 1923, Kunsthalle, Brème

Lovis Corinth, Portrait du peintre Bernt Grönvolt, 1923, Kunsthalle, Brème

D’autres regards aveugles (figure que le philosophe Jacques Derrida[1] désigne comme enterrée en elle-même) sont présents chez Lovis Corinth, Chaïm Soutine ou encore Amedeo Modigliani.

Chaïm Soutine, Le violoncelliste (M. Serevitsch), 1916, McNay Art Museum, San Antonio

Chaïm Soutine, Le violoncelliste (M. Serevitsch), 1916, McNay Art Museum, San Antonio

Amédéo Modigliani, Portrait du marchand d'art Paul Guillaume, 1916, Civico Museo d'Arte Contemporanea, Milan

Amedeo Modigliani, Portrait du marchand d’art Paul Guillaume, 1916, Civico Museo d’Arte Contemporanea, Milan

Chez Modigliani, l’aspect suturé de l’oeil provoque un sentiment « d’inquiétante étrangeté » selon le mot de Freud.

Edvard Munch, Autoportrait, le noctambule, 1923-1924, Munch Museum, Oslo

Edvard Munch, Autoportrait, le noctambule, 1923-1924, Munch Museum, Oslo

L’absence du regard est, chez Edvard Munch ou Léon Spilliaert, une porte ouverte sur le monde des tourments intimes. Le sujet apparaît halluciné ou épouvanté.

Léon Spilliaert, Autoportrait au miroir 1908, Ostende Museum voor Schone Kunsten

Léon Spilliaert, Autoportrait au miroir 1908, Ostende Museum voor Schone Kunsten

Le regard est peu à peu recouvert de matière chez Frank Auerbach, Francis Bacon ou Eugène Leroy, comme si une nouvelle peau croissait jusqu’à occulter les yeux (à l’image de certaines malformations).

Frank Auerbach, Head of JYM, 1969 , Saatchi Gallery, Londres

Frank Auerbach, Head of JYM, 1969 , Saatchi Gallery, Londres

Ici, la chair est si huileuse qu’elle dégouline. On peut comparer cette œuvre au Portrait d’Isabel Rawsthorne peint par Francis Bacon. L’accumulation de couches picturales comme autant de croûtes atteint par ailleurs un sommet dans les œuvres d’Eugène Leroy.

Francis Bacon, Portrait d'Isabel Rawsthorne, 1966, Tate Collection, Londres

Francis Bacon, Portrait d’Isabel Rawsthorne, 1966, Tate Collection, Londres

Eugène Leroy, Autoportrait, vers 1957, MUBA, Tourcoing

Eugène Leroy, Autoportrait, vers 1957, MUBA, Tourcoing

Chez d’autres artistes comme Zoran Music ou Gerhard Richter, le regard disparaît au sein d’une matière au contraire très éthérée.

Gerhard Richter, Portrait Dieter Kreutz, 1971, Kunstsammlung aus Nordrhein-Westfalen, Aachen

Gerhard Richter, Portrait Dieter Kreutz, 1971, Kunstsammlung aus Nordrhein-Westfalen, Aachen

Le portrait de Dieter Kreutz de Richter semble ainsi être vu au travers d’un épais brouillard ou encore avoir été totalement délavé par la pluie auquel l’aurait exposé l’artiste.

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Galerie Ditesheim, Neuchatel

Zoran Music, Autoportrait, 1990, Galerie Ditesheim, Neuchatel

Une aura noire enveloppe le personnage de Zoran Music et ressort dans l’évidement du regard.

Les artistes cherchent-ils à dégager, dans l’absence d’un regard figuré, le regard de la peinture elle-même ?

Les regards aveugles que nous venons d’étudier évoquent la société occidentale, elle-même aveugle à l’Autre. Le flou qui se répand sur les visages, en particulier dans les œuvres de Zoran Music et Gerhard Richter, fonctionne comme une métaphore du regard humain. Il évoque l’inattention, la négligence du regard qui effleure à peine ce qu’il rencontre et considère inconsciemment les êtres que comme de vagues objets.

Le visage, en tant que médium dans la relation à l’autre – il est ce qu’on présente à la vue d’autrui, ce qui est au-devant de nous et en appelle à l’autre d’après Lévinas – disparaît donc de notre horizon…


[1] in Derrida, Jacques, Mémoires d’aveugle. L’autoportrait et autres ruines, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 1990

Pour aller plus loin :

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5 réflexions au sujet de « L’art du portrait : le visage en question #1 »

  1. C’est très intéressant, et tu parviens à rendre digeste le tout, mais pour tout te dire, je trouve cela extrémement sombre, à la limite de la psychnalise quand je vois ces portraits.
    AUcun ne siègerait chez moi, il me faut de la joie et de la gaieté!

    Aimé par 1 personne

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