Le Q.I. entre deux chaises

De tous les objets représentés pendant des siècles, la chaise ne semble pas se démarquer particulièrement.

Elle est pourtant un sujet très intéressant. En tant que contenant, elle suffit à potentialiser une présence. La chaise vide crée une latence, un trouble pour le spectateur qui la contemple. Elle n’a alors jamais été aussi riche de significations.

Voici quelques chaises fameuses de l’histoire de l’art.

Joseph Beuys - Chaise de graisse - 1964

Joseph Beuys – Chaise de graisse – 1964

La chaise de Joseph Beuys n’est pas vide. Elle est surmontée d’un bloc de graisse. Beuys s’est construit une mythologie toute personnelle où la graisse tient une place vitale. Il raconte en effet que pendant la seconde guerre mondiale, son avion de la Luftwaffe a été abattu alors qu’il survolait la Crimée. Échappant de peu à la mort, il est recueilli par des Tatars qui le soignent en l’enveloppant de graisse animale et de feutre afin de le maintenir au chaud. Réel ou fictif, cet épisode est fondateur pour Beuys et deviendra la base de son langage pictural. Ce récit est celui d’une seconde naissance, moment unique s’il en est. C’est pourquoi l’on retrouve ici la graisse protectrice, dont un thermomètre vient justement contrôler la chaleur. Sans doute la graisse tient-elle dans cette œuvre lieu de présence humaine…

Joseph Kosuth - One and three chairs - 1965

Joseph Kosuth – One and three chairs – 1965

L’œuvre de Joseph Kosuth se place en droite ligne de la pensée platonicienne.  Pour Platon, il existe un monde idéal qui nous dépasse, un monde du pur concept. Notre propre monde n’est qu’un dérivé matériel des Idées contenues en ce monde supérieur. Objets et êtres qui peuplent notre univers ne sont que des reproductions, qui ont déjà perdu une dimension (la dimension conceptuelle).

Kosuth s’applique à reprendre cette distinction dans son œuvre. A droite, une traduction du mot chaise, issue du dictionnaire. La traduction, si on l’entend comme une définition, pourrait symboliser l’Idée-chaise, l’état le plus élaboré de la chaise selon Platon. Or toutefois la traduction est déjà une réinterprétation, une recréation du sens. Elle implique donc une approximation, et, ce faisant, une perte qualitative.

Puis vient une chaise banale, un objet matériel. Il s’agit du second état de la chaise, une reproduction ayant perdu de la richesse de l’Idée. En effet l’Idée de la chaise contient toutes les chaises possibles : les grosses, les petites, les carrées, les rondes, les bancales, les droites, celles en bois, celles en fer, celles en plastique, etc. Alors que la chaise de bois ici n’est plus qu’une de ces possibles chaises, un exemple limité parmi tant d’autres.

Enfin Kosuth place à gauche une photographie de cette même chaise, reproduction d’une reproduction, elle a donc perdu d’autant plus de substance. Cette reproduction-ci n’est en effet même plus capable de rendre la rotondité de l’objet, ni son toucher, ni sa couleur, etc.

Kosuth, grande figure de l’art conceptuel, nous montre donc ici que nous sommes incapables de dire ce qu’est réellement une chaise, puisque ce terme désigne pour nous aussi bien une (vague) idée, qu’un objet voire une reproduction de cet objet. Enfin Kosuth affirme la supériorité du concept sur la matière. Cette pensée se réalisera parfois de façon extrême dans l’art conceptuel, dès lors que l’œuvre se réduit à une simple idée et n’a plus aucun support matériel.

Andy Warhol - Grande chaise électrique - 1963

Andy Warhol – Grande chaise électrique – 1963

Plus obsédante et tragique est la chaise d’Andy Warhol. L’œuvre a été déclinée en série grâce à son procédé des sérigraphies. Si elles sont rarement présentées ensemble, on peut justement s’interroger sur l’effet qu’une telle juxtaposition engendrerait. Cette répétition sordide du motif de la chaise électrique gagnerait t-elle en puissance, en martelant le spectateur d’un message fort ? Ou ne risquerait-elle pas au contraire de se dévitaliser, de perdre tout impact en habituant le spectateur à la voir comme une image banale ? Tel est tout le paradoxe de l’art d’Andy Warhol.

Une chose est à peu près certaine, présentée seule, l’œuvre assure un choc. Un peu floue, les couleurs rougeâtre et bleuâtre baveuses, l’image n’en est que plus glauque.  Le rouge, sale, n’est évidemment pas anodin, et rappelle la mort. Une mort ici ignominieuse, mort programmée, dans la solitude et la terreur d’un bouge sombre. A peine discernable sur la gauche, une console où l’on suppose des instruments servant à la mise à mort. Les fers au bas de la chaise contribuent à générer une atmosphère glaçante. Mais pire que tout, le vide. Le vide béant de la chaise, le vide dramatique qui l’entoure aussi. Ici la chaise ne potentialise plus de présence, uniquement la disparition.

La chaise électrique est destinée à faire le vide.

Terminons sur une note plus légère et heureuse, avec quelques œuvres de David Hockney.

David Hockney - Number one chair - 1985/86

David Hockney – Number one chair – 1985/86

Chez cet artiste, les meubles et notamment les chaises sont toujours fantaisistes. De guingois certes, car vues de tous côtés. Cette vision multi-focale n’est pas sans rappeler les principes du cubisme. Hockney s’en souvient en effet non seulement dans ses peintures, mais aussi dans ses photomontages, dont les facettes juxtaposées rendent de la réalité bien plus que ce que l’on est à même de voir en une seule fois.

David Hockney - Une chaise, jardin du Luxembourg, Paris - 1985

David Hockney – Une chaise, jardin du Luxembourg, Paris – 1985

Là est bien tout l’avantage de l’art sur la réalité que nous percevons : il peut nous montrer des milliers de choses en un seul regard. L’art nous fait voir des choses impossibles à saisir dans l’état actuel de nos capacités. Rien ne permet de dire que l’art ne montre pas la réalité – encore faudrait-il d’ailleurs pouvoir dire ce qu’elle est – en tout état de cause, il ne fait que la montrer autrement.

Pour voir plus de ces magnifiques chaises ainsi que de très beaux intérieurs peints par David Hockney :

http://www.tate.org.uk/art/artworks/hockney-two-pembroke-studio-chairs-p20103

Pour approfondir :
A propos des reproductions :

Walter Benjamin, l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, 1935

Platon, La République, livre VI (« mythe de la caverne ») et Parménide

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