« Car je suis en train de me dissoudre »

« J’ai beau faire du bruit, tu ne m’en entendras pas mieux :
Ne me sentiras tu pas rien que parce que je suis ?
Envoie, envoie ta lumière ! Fais que les étoiles me considèrent
Davantage. Car je suis en train de me dissoudre. »

C’est en relisant ces vers de Rainer Maria Rilke, extraits des Poèmes à la Nuit (1913), que j’ai repensé à l’artiste Francesca Woodman. Jeune photographe disparue très tôt (elle s’est suicidée à l’âge de 22 ans), son travail tout entier témoigne d’une lutte désespérée pour « être ».

Ses photographies, majoritairement des autoportraits, sont l’illustration d’une véritable quête de soi. Non pas tant d’une identité (« qui suis-je ») que d’une présence (« suis-je ? »). Son oeuvre est un appel au regard d’autrui comme facteur d’authentification : on la voit, elle existe donc… Or, justement, ses photographies montrent très souvent une jeune femme en train de se dissoudre… Elle perd littéralement sa substance, son être lui échappe.

Francesca Woodman - House#3, Rhode Island - 1975-1976

Francesca Woodman – House#3, Rhode Island – 1975-1976

Pour moi, les oeuvres de Woodman sont la plus sublime illustration de cette tragique question posée par Rilke : « ne me sentiras tu pas rien que parce que je suis ? ». Mais non, car l’être humain, fondamentalement auto-centré, est oublieux de l’autre…

Le travail de Francesca Woodman accorde en outre une importance cruciale à l’environnement. Il s’agit le plus souvent de scènes d’intérieur. De nombreuses photographies prennent place dans une maison délabrée de Rhode Island. Ce qui s’y joue est très intéressant : en effet, Woodman se fond dans le décor. Elle est absorbée par les surfaces planes (sols, murs). Selon notre expression française, elle « fait tapisserie »…

Francesca Woodman - From Space 2 series, Providence, Rhode Island - 1977

Francesca Woodman – From Space 2 series, Providence, Rhode Island – 1977

« Faire tapisserie », comme l’illustre bien l’œuvre ci-dessus, c’est à la fois devenir transparent et être chosifié. État sclérosant qui détruit tout espoir d »‘être ».

Par ailleurs, ce papier peint à moitié effrité, dont le découpage très esthétique évoque des ailes de papillons ou bien des feuilles mortes, et que Woodman rabat sur elle, semble l’engloutir (au sens anatomique du terme). Notre artiste évoque ici tous les fantasmes relatifs à la maison comme espace dévorant. N’oublions pas en effet que les contes, depuis au moins les frères Grimm et Charles Perrault, nous abreuvent de maisons/châteaux dont nul n’est revenu vivant, et dont les héros devront triompher… Nombreux également, les jeux vidéos et films d’horreur utilisant l’image de la maison en ruines comme préfiguration de l’état dans lequel seront plongés ses habitants (les papiers peints déchiquetés, les sols jonchés de gravats évoquent la blessure). Maison prison, maison tombeau donc.

Toutefois chez Woodman la maison n’est pas uniquement négative. Elle est aussi baignée de lumière, elle a ses ouvertures sur l’extérieur. Il s’agit d’un cocon protecteur, qui a son revers cependant puisqu’il l’isole des autres et l’enferme dans l’invisible. Enfin, si la maison absorbe Woodman, c’est qu’elle en est un prolongement : la maison ruinée métaphorise l’artiste.

Francesca Woodman - Sans Titre, New York - 1979-1980

Francesca Woodman – Sans Titre, New York – 1979-1980

J’apprécie tout particulièrement cette dernière œuvre où l’artiste met sur le même plan trois surfaces : le mur, le dos, et le squelette de poisson. Tout se redouble : la colonne vertébrale trouve son écho formel dans les arêtes de poisson, que l’on retrouve à la verticale sur le mur, ainsi que dans les motifs de la robe. L’œuvre est donc structurée par deux axes perpendiculaires. Cette géométrie n’en rend que plus gracieux et sensuel ce corps au combien féminin, qui, dans la photographie, a trouvé remède à la disparition.

Pour (presque) tout savoir sur Francesca Woodman, je vous conseille la lecture de « Francesca Woodman« , de Chris Townsend, aux éditions Phaidon.

4 réflexions au sujet de « « Car je suis en train de me dissoudre » »

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